Investissements au Togo : qui met réellement son argent dans le pays et où vont les milliards ?
LOMÉ — Port en eau profonde, Plateforme industrielle d'Adétikopé, zones franches, textile, agro-industrie, énergie, logistique, numérique… Depuis plusieurs années, le Togo affiche une ambition claire : devenir l'une des principales destinations d'investissement d'Afrique de l'Ouest.
Le gouvernement multiplie les réformes et les incitations fiscales. Lomé mise sur sa position géographique, son port et son accès aux marchés régionaux pour convaincre les entreprises étrangères de produire depuis le Togo.
Mais lorsqu'on quitte les annonces pour regarder les flux d'argent réellement enregistrés, la photographie devient beaucoup plus nuancée.
Selon le World Investment Report 2025 de la CNUCED, les investissements directs étrangers entrant au Togo se sont élevés à seulement 84 millions de dollars en 2024, soit un ordre de grandeur d'environ 51 milliards FCFA.
Ils étaient de 80 millions de dollars en 2023.
Dans le même temps, le Bénin voisin a attiré 543 millions de dollars.
Alors, le Togo attire-t-il réellement autant d'investisseurs qu'on pourrait le penser ?
Qui investit ?
Dans quels secteurs ?
Et surtout, quelle partie de ces investissements crée réellement des emplois et de la valeur au Togo ?
84 millions de dollars d'IDE en 2024
Commençons par le chiffre le plus comparable internationalement.
La CNUCED évalue les flux entrants d'investissements directs étrangers au Togo à :
-59 millions de dollars en 2020 ;
-136 millions en 2021 ;
-173 millions en 2022 ;
puis :
+80 millions en 2023 ;
et
+84 millions de dollars en 2024.
Les valeurs négatives des premières années ne signifient pas qu'aucune entreprise étrangère n'investissait au Togo.
Les statistiques d'IDE mesurent des flux nets et peuvent notamment être affectées par des remboursements de prêts intragroupes, des désinvestissements ou d'autres mouvements de capitaux.
Ce qui est intéressant est le retournement observé depuis 2023.
Après trois années de flux nets négatifs, le Togo est revenu en territoire positif.
Mais les montants restent relativement modestes.
Le contraste avec le Bénin est spectaculaire
La comparaison régionale permet de mesurer l'ampleur du défi.
En 2024, selon la même source, le Bénin a enregistré environ :
543 millions de dollars d'IDE entrants.
Le Togo :
84 millions.
Autrement dit, le Bénin a attiré cette année-là plus de six fois le flux net d'IDE enregistré au Togo.
Ce résultat doit toutefois être interprété avec prudence.
Une seule grosse opération peut faire fortement varier les statistiques d'un petit pays.
Il serait donc excessif de conclure à partir d'une seule année que le Bénin est systématiquement six fois plus attractif que le Togo.
Mais le chiffre montre néanmoins quelque chose d'important :
le potentiel logistique exceptionnel du Togo ne se transforme pas encore automatiquement en flux massifs d'investissements étrangers.
Pourtant, les annonces de projets progressent
C'est ici que la situation devient particulièrement intéressante.
La CNUCED mesure également les projets dits greenfield annoncés.
Il s'agit de nouveaux projets d'investissement : usine, infrastructure, centre technologique, unité de production ou autre implantation créée à partir de zéro.
Et sur cet indicateur, le Togo a enregistré une progression notable.
En 2024, la valeur annoncée des nouveaux projets internationaux au Togo a atteint environ 316 millions de dollars.
Soit près de 190 milliards FCFA.
Mais attention :
316 millions de dollars de projets annoncés ne signifient pas que 316 millions de dollars sont effectivement entrés au Togo cette année-là.
C'est une distinction essentielle.
Un projet annoncé peut être réalisé sur plusieurs années, modifié, retardé ou parfois abandonné.
C'est précisément pour cette raison qu'il faut distinguer les annonces d'investissements des flux d'IDE effectivement enregistrés.
Un seul projet numérique pèse énormément
La hausse des annonces de 2024 possède elle-même une particularité.
Selon la CNUCED, elle a été largement tirée par un projet de 246 millions de dollars porté par ST Digital, groupe technologique d'origine camerounaise.
À lui seul, ce projet représentait près de quatre cinquièmes de la valeur des nouveaux projets internationaux annoncés au Togo cette année-là.
C'est révélateur.
Le Togo attire de nouveaux projets.
Mais les statistiques peuvent encore dépendre énormément de quelques grandes opérations.
Pour construire une économie réellement attractive, le pays doit parvenir à multiplier les investissements de taille moyenne plutôt que dépendre d'un ou deux mégaprojets pour faire bondir les chiffres.
Le numérique devient une nouvelle bataille
Le cas ST Digital montre également que la stratégie d'investissement togolaise commence à dépasser les secteurs traditionnels.
Pendant longtemps, les principaux arguments du Togo étaient :
le port ;
le commerce ;
les transports ;
le phosphate ;
le ciment ;
l'agriculture ;
et la logistique.
Le numérique ajoute désormais une nouvelle dimension.
Centres de données, cloud, télécommunications, services numériques et infrastructures technologiques peuvent devenir des secteurs majeurs d'investissement.
C'est particulièrement important parce que l'économie numérique peut connecter Lomé à des marchés beaucoup plus larges que le seul marché togolais.
Le raisonnement ressemble d'ailleurs beaucoup à celui du Port de Lomé.
Le Togo possède un petit marché intérieur.
Pour attirer de gros investissements, il doit donc convaincre les entreprises de s'installer au Togo pour servir toute la région.
Adétikopé : le cœur du pari industriel
C'est exactement la logique de la Plateforme industrielle d'Adétikopé, la PIA.
Située à une vingtaine de kilomètres au nord de Lomé, cette zone économique spéciale est devenue l'un des principaux symboles de la nouvelle politique industrielle togolaise.
Son ambition est simple :
ne plus seulement exporter les matières premières togolaises, mais les transformer sur place.
Le coton constitue l'exemple emblématique.
Le Togo produit du coton depuis des décennies.
Traditionnellement, une grande partie de cette production quittait le pays après une transformation limitée.
Le modèle recherché à Adétikopé est différent :
coton togolais → fil → tissu → vêtements → exportation.
À chaque étape supplémentaire réalisée localement, davantage de valeur peut théoriquement rester dans l'économie.
C'est la différence entre vendre une matière première et vendre un produit manufacturé.
Pourquoi les investisseurs choisiraient-ils le Togo ?
Le pays dispose de plusieurs avantages réels.
Le premier est évidemment le Port de Lomé.
Comme nous l'avons vu dans le deuxième volet de cette série, le port peut accueillir de très grands porte-conteneurs et fonctionne comme un hub régional majeur.
Une usine installée à Adétikopé peut donc accéder relativement rapidement aux routes maritimes internationales.
Deuxième avantage :
le marché régional.
Une entreprise implantée au Togo ne vise pas nécessairement neuf millions de consommateurs.
Elle peut viser l'ensemble du marché ouest-africain.
Troisième avantage :
les incitations fiscales.
La PIA met en avant un régime particulièrement favorable aux entreprises éligibles de la zone franche.
Il prévoit notamment des exonérations sur plusieurs taxes et droits de douane ainsi que des conditions préférentielles pour certains services.
Pour un industriel comparant plusieurs pays africains, ces avantages peuvent peser lourd dans la décision.
Mais les exonérations ont aussi un coût
C'est ici que le débat devient plus intéressant.
Pour attirer une entreprise étrangère, un gouvernement peut lui proposer :
un terrain ;
des infrastructures ;
des exonérations fiscales ;
des réductions douanières ;
une énergie à tarif préférentiel ;
ou différentes facilités administratives.
Cela peut être économiquement justifié si l'entreprise crée suffisamment :
d'emplois ;
d'exportations ;
de fournisseurs locaux ;
de transferts de compétences ;
et de recettes fiscales futures.
Mais si une entreprise bénéficie de fortes exonérations, importe l'essentiel de ses intrants, emploie relativement peu de Togolais et rapatrie une grande partie de ses bénéfices, les retombées locales peuvent être beaucoup plus faibles.
Le vrai indicateur n'est donc pas seulement :
« Combien l'entreprise investit-elle ? »
Mais :
« Combien de valeur cet investissement laisse-t-il réellement au Togo ? »
82 entreprises dans la zone franche
Le ministère togolais chargé de la Promotion des investissements affiche actuellement 82 entreprises en activité sous le statut de la Zone Franche.
Il indique également plus de 16 200 emplois nationaux créés dans cet ensemble.
Ces chiffres montrent que le modèle ne se limite plus à quelques entreprises isolées.
Une base industrielle existe.
Mais ils soulèvent aussi une nouvelle question.
Pour mesurer correctement l'impact du système, il faudrait pouvoir déterminer :
combien ces entreprises exportent ;
combien elles paient en salaires ;
quelle part de leurs achats est réalisée auprès de fournisseurs togolais ;
combien elles versent en taxes après exonérations ;
et quelle part de leur valeur ajoutée reste dans le pays.
C'est ce type d'indicateurs qui permettrait réellement de mesurer la réussite de la stratégie.
Agriculture : probablement le plus grand potentiel
L'industrie attire l'attention parce que les usines sont visibles.
Mais l'agriculture pourrait avoir un impact social encore plus important.
Une grande partie de la population togolaise dépend directement ou indirectement de l'agriculture.
Le coton, le soja, le café, le cacao, le maïs, le manioc, les fruits et d'autres productions offrent un potentiel considérable de transformation.
Prenons le soja.
Exporter du soja brut crée une certaine valeur.
Le transformer localement en huile, tourteaux, aliments pour animaux ou produits alimentaires permet d'en créer davantage.
Le même raisonnement s'applique au coton.
Et au cacao.
Et aux fruits.
C'est pourquoi l'agro-industrie pourrait devenir l'un des secteurs les plus stratégiques pour attirer des investissements capables de produire un impact bien au-delà de Lomé.
Le problème foncier
Mais investir dans l'agriculture ou l'industrie nécessite des terrains.
Et c'est là que l'un des vieux problèmes structurels du Togo réapparaît.
La sécurité foncière reste essentielle pour l'investissement.
Une entreprise hésitera à engager plusieurs milliards de FCFA dans une usine ou une exploitation si elle craint un conflit sur la propriété du terrain.
La Banque mondiale considère d'ailleurs l'amélioration de la sécurité foncière comme l'une des réformes nécessaires pour stimuler l'investissement privé, notamment dans l'agriculture.
Ce sujet peut sembler administratif.
Il est en réalité profondément économique.
Sans titre clair, le terrain devient difficile à utiliser comme garantie.
Sans garantie, l'accès au crédit devient plus difficile.
Et sans crédit, l'investissement ralentit.
Nous retrouvons ici directement le problème bancaire analysé dans le volet précédent.
Énergie : l'autre condition indispensable
Une usine ne fonctionne pas uniquement grâce à des exonérations fiscales.
Elle a besoin d'électricité.
Beaucoup.
Et de manière régulière.
Le coût et la fiabilité de l'énergie constituent donc des critères déterminants pour les industriels.
La PIA met notamment en avant une alimentation électrique continue et des tarifs préférentiels pour attirer les investisseurs.
Mais à l'échelle du pays, l'amélioration des infrastructures énergétiques reste une priorité.
Une industrie textile, une cimenterie, un data center ou une unité agroalimentaire ne peuvent être compétitifs internationalement si les interruptions électriques sont fréquentes ou si le coût de l'énergie devient trop élevé.
La bataille de l'investissement togolais est donc aussi une bataille de l'électricité.
La Banque mondiale met 150 millions de dollars sur la table
En décembre 2025, la Banque mondiale a approuvé un financement de 150 millions de dollars, soit environ 84 milliards FCFA, pour soutenir un programme de réformes destiné à stimuler l'investissement privé et la création d'emplois au Togo.
Le programme vise notamment :
l'amélioration de la productivité agricole ;
la sécurité foncière ;
l'accès au financement ;
les infrastructures énergétiques ;
le numérique ;
la logistique ;
l'attractivité pour les IDE ;
la formalisation des PME ;
et la formation professionnelle.
Cette liste est particulièrement intéressante.
Elle constitue presque un diagnostic officiel des principaux obstacles qui empêchent encore le Togo de transformer son potentiel en investissements massifs.
Le vrai concurrent du Togo n'est pas seulement le Bénin
Le Togo ne joue évidemment pas seul.
Lorsqu'une entreprise internationale décide d'installer une usine en Afrique de l'Ouest, elle peut comparer :
Lomé ;
Cotonou ;
Accra ;
Abidjan ;
Dakar ;
voire Lagos.
Chaque pays possède ses avantages.
Le Ghana dispose d'un marché plus important.
La Côte d'Ivoire possède une économie beaucoup plus grande et un puissant tissu industriel.
Le Nigeria offre un marché gigantesque.
Le Bénin développe rapidement ses propres zones industrielles.
Le Togo doit donc proposer quelque chose de suffisamment différent.
Sa réponse semble être :
rapidité + port + logistique + fiscalité attractive + accès régional.
C'est une stratégie cohérente.
Mais elle doit maintenant prouver qu'elle peut attirer des volumes d'investissement beaucoup plus importants.
Le stock d'IDE représente environ 15 % du PIB
La CNUCED estime le stock d'investissements directs étrangers présents au Togo à environ 1,506 milliard de dollars fin 2024.
Cela représentait environ 15,4 % du PIB.
En 2020, ce ratio atteignait encore 26,2 %.
La diminution relative ne signifie pas nécessairement que les entreprises étrangères quittent massivement le pays.
Elle reflète également la progression du PIB et différents mouvements financiers.
Mais elle confirme que le Togo dispose encore d'une marge importante pour approfondir sa base d'investissements internationaux.
À titre de comparaison, le stock d'IDE au Bénin représentait environ 18,9 % du PIB en 2024.
Attirer des milliards ne suffit pas
C'est probablement la principale leçon de ce dossier.
Tous les investissements n'ont pas le même impact.
Un milliard de FCFA investi dans une activité très automatisée peut créer relativement peu d'emplois.
Le même milliard investi dans une chaîne agro-industrielle intégrant des milliers de producteurs peut avoir un impact social beaucoup plus important.
Un investissement étranger peut augmenter les exportations sans nécessairement créer beaucoup de fournisseurs locaux.
Un autre peut former des travailleurs togolais, acheter ses matières premières localement et transférer des technologies.
La quantité d'investissement compte.
La qualité compte encore davantage.
La prochaine étape : faire travailler les entreprises togolaises autour des investisseurs étrangers
Le véritable succès de la PIA et des zones franches ne sera donc pas simplement de remplir les terrains disponibles avec des usines étrangères.
Il sera de créer autour d'elles un réseau d'entreprises togolaises.
Transporteurs.
Sous-traitants.
Entreprises de maintenance.
Producteurs agricoles.
Sociétés informatiques.
Cabinets de services.
Fabricants d'emballages.
Entreprises de nettoyage.
Restaurants.
Logisticiens.
Chaque grande entreprise peut devenir le centre d'un écosystème beaucoup plus vaste.
C'est ainsi que l'investissement étranger commence réellement à transformer une économie.
Le Togo est attractif. Mais pas encore suffisamment.
Le pays possède plusieurs cartes remarquables.
Un port majeur.
Une position géographique exceptionnelle.
Une plateforme industrielle moderne.
Une monnaie commune avec sept autres États de l'UEMOA.
Un accès aux marchés régionaux.
Des régimes fiscaux destinés à attirer les industriels.
Et une stratégie gouvernementale clairement orientée vers l'investissement privé.
Mais les chiffres de la CNUCED rappellent une réalité :
le potentiel est encore supérieur aux résultats.
84 millions de dollars d'IDE entrants en 2024 restent modestes.
Le contraste avec les 543 millions enregistrés au Bénin cette même année est difficile à ignorer.
Les 316 millions de dollars de nouveaux projets annoncés constituent un signal beaucoup plus encourageant.
Mais leur concrétisation devra être suivie.
Car au bout du compte, un investissement n'existe réellement pour l'économie togolaise que lorsqu'une usine est construite, que des machines fonctionnent, que des salariés sont payés, que des fournisseurs reçoivent des commandes et que des produits quittent le pays.
Le Togo a déjà construit une partie de la plateforme.
La prochaine bataille consiste à remplir cette plateforme d'entreprises capables de produire, transformer et exporter.
Et surtout à faire en sorte que les Togolais occupent une place de plus en plus importante dans la richesse ainsi créée.
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