Banques au Togo : 4 839 milliards FCFA d’actifs, mais pourquoi les mauvais crédits explosent-ils ?
LOMÉ — À première vue, les banques togolaises n'ont jamais semblé aussi puissantes. À fin 2025, les 14 banques opérant au Togo totalisaient environ 4 839,5 milliards de FCFA d'actifs, selon les données provisoires de la Commission bancaire de l'UMOA. En tête : Orabank Togo. Derrière : Ecobank Togo, Coris Bank International Togo, l'Union Togolaise de Banque, IB Bank Togo et BSIC Togo. Les trois premières banques concentrent à elles seules 43,6 % des actifs bancaires du pays.
Mais derrière cette croissance apparaît un chiffre beaucoup plus préoccupant.
En décembre 2025, les banques et établissements financiers togolais comptabilisaient environ 314,3 milliards FCFA de créances brutes en souffrance.
Un an auparavant, elles représentaient environ 168,8 milliards.
En douze mois, leur montant a donc presque doublé.
Comment un secteur bancaire qui continue de grossir peut-il simultanément enregistrer une telle détérioration de son portefeuille de crédits ?
Et surtout : qu'est-ce que cela révèle de l'économie togolaise ?
Orabank reste la première banque du Togo
Le rapport annuel 2025 de la Commission bancaire de l'UMOA, publié en août 2026, permet désormais d'établir une photographie précise du marché.
En termes de total de bilan, le classement est le suivant :
1 — Orabank Togo : 771,9 milliards FCFA
2 — Ecobank Togo : 724,2 milliards FCFA
3 — Coris Bank International Togo : 615,5 milliards FCFA
4 — Union Togolaise de Banque (UTB) : 448,8 milliards FCFA
5 — IB Bank Togo : 430,1 milliards FCFA
6 — BSIC Togo : 412,2 milliards FCFA
7 — NSIA Banque Bénin, succursale du Togo : 344,5 milliards FCFA
8 — Banque Atlantique Togo : 303,7 milliards FCFA
9 — BIA-Togo : 234,1 milliards FCFA
10 — Bank of Africa Togo : 228,5 milliards FCFA
Viennent ensuite SUNU Bank Togo, la succursale togolaise de la BDM, celle de Société Générale et la Société InterAfricaine de Banque.
Le premier enseignement est donc clair.
Aucune banque ne domine seule le marché togolais.
Orabank représente environ 15,9 % des actifs, Ecobank environ 15 %, tandis que Coris approche 12,7 %.
Les deux premières concentrent près du tiers du marché et les trois premières environ 43,6 %.
Le marché bancaire togolais reste donc relativement concurrentiel.
Mais attention : la plus grosse banque n'est pas nécessairement la plus rentable
Le classement par total de bilan est intéressant.
Mais il ne faut pas le confondre avec un classement des « meilleures » banques.
Une banque peut posséder beaucoup d'actifs et enregistrer une rentabilité médiocre.
Une autre peut être plus petite mais beaucoup plus profitable.
De même, le total de bilan ne permet pas de déterminer quelle banque finance le plus les PME togolaises, laquelle possède le meilleur portefeuille de crédits ou laquelle offre les meilleures conditions à ses clients.
Pour répondre à ces questions, il faudrait disposer des comptes détaillés de chaque établissement.
Le classement de la Commission bancaire permet donc avant tout de mesurer la taille des banques, et non leur qualité.
Cette distinction est essentielle.
Le chiffre qui change complètement la photographie
Les données monétaires de la BCEAO révèlent une évolution beaucoup plus préoccupante.
À fin décembre 2025, les banques et établissements financiers togolais comptabilisaient environ :
2 543,6 milliards FCFA de crédits bruts à la clientèle.
Sur cette somme :
314,3 milliards FCFA étaient classés en créances brutes en souffrance.
Cela représente environ 12,4 % du portefeuille de crédits.
Autrement dit, pour 100 FCFA de crédits bruts considérés dans cette statistique, environ 12 FCFA étaient en situation dégradée.
Mais le plus spectaculaire est l'évolution en seulement un an.
De 168,8 à 314,3 milliards FCFA
En décembre 2024, les créances brutes en souffrance au Togo s'élevaient à environ :
168,8 milliards FCFA.
Un an plus tard :
314,3 milliards FCFA.
La hausse approche donc 86 %.
Pendant ce temps, les crédits bruts à la clientèle sont passés d'environ 2 465 milliards à 2 544 milliards FCFA.
Le crédit total n'a donc progressé que modestement alors que les créances en souffrance ont explosé.
Le taux brut de dégradation du portefeuille, qui ressortait autour de 6,8 % fin 2024, se retrouve ainsi aux environs de 12,4 % fin 2025.
C'est un changement majeur.
Et cela nécessite une explication.
Qu'est-ce qu'une créance en souffrance ?
Prenons un exemple simple.
Une banque prête 100 millions FCFA à une entreprise.
L'entreprise doit ensuite rembourser régulièrement le capital et les intérêts.
Si elle rencontre de graves difficultés et cesse de respecter ses échéances, le crédit peut progressivement être considéré comme une créance en souffrance conformément aux règles bancaires applicables.
Pour la banque, le problème est double.
Elle risque de ne pas récupérer tout son argent.
Mais elle doit également constituer des provisions pour absorber une éventuelle perte.
Plus les créances problématiques augmentent, plus elles peuvent peser sur les résultats de la banque.
Et lorsque le phénomène devient suffisamment important, les banques peuvent également devenir beaucoup plus prudentes lorsqu'un entrepreneur ou un ménage vient demander un nouveau crédit.
C'est ainsi qu'un problème bancaire peut progressivement devenir un problème pour toute l'économie.
Encore plus préoccupant : la couverture par les provisions
Un autre indicateur mérite donc une attention particulière.
Fin 2024, les établissements togolais avaient constitué environ 106,2 milliards FCFA de provisions face à 168,8 milliards de créances brutes en souffrance.
Un an plus tard, les provisions atteignaient environ 130,6 milliards FCFA, alors que les créances en souffrance avaient grimpé à 314,3 milliards.
Cela signifie que la progression des provisions n'a pas suivi celle des créances dégradées au même rythme.
Le ratio correspondant tombe ainsi autour de 41,5 % fin 2025, contre environ 62,9 % un an auparavant.
C'est un indicateur qu'il faudra surveiller attentivement.
Car plus la couverture des créances problématiques est faible, plus une détérioration supplémentaire du portefeuille peut peser sur les fonds propres et la rentabilité des établissements concernés.
Mais toutes les banques sont-elles en difficulté ?
Non.
Et c'est une distinction fondamentale.
Les données agrégées ne permettent pas d'affirmer que les 14 banques togolaises connaissent toutes les mêmes difficultés.
Au contraire.
Le FMI indiquait déjà que les vulnérabilités bancaires étaient concentrées dans un nombre limité d'établissements.
Cela signifie qu'une partie importante du système peut rester solide alors que quelques banques concentrent une part disproportionnée des crédits problématiques.
C'est précisément pourquoi il serait dangereux de transformer le taux national en jugement sur chaque banque.
Pour savoir exactement lesquelles portent les plus gros risques, il faudrait disposer de données détaillées établissement par établissement.
Et ces informations ne sont pas toutes publiques.
14 banques pour un marché de moins de neuf millions d'habitants
La structure du marché togolais est également particulière.
Au 29 juin 2026, la Commission bancaire de l'UMOA recensait officiellement 14 banques au Togo.
À cela s'ajoutent plusieurs établissements financiers à caractère bancaire, les institutions de microfinance et les nouveaux acteurs du paiement.
Pour un pays de moins de neuf millions d'habitants, la densité d'acteurs est significative.
Mais le Togo possède une particularité.
Lomé n'est pas seulement le centre financier du pays.
La capitale accueille également les sièges de plusieurs groupes régionaux, notamment dans la banque et la finance.
Le pays ambitionne depuis longtemps de consolider son rôle de plateforme financière en Afrique de l'Ouest.
Le secteur bancaire doit donc être analysé non seulement à travers la taille de la population togolaise, mais aussi à travers la position régionale de Lomé.
Où va l'argent des banques ?
C'est probablement la question la plus importante pour l'économie réelle.
Les banques collectent l'épargne des ménages et des entreprises.
Elles utilisent ensuite une partie de ces ressources pour financer :
les entreprises ;
le commerce ;
l'immobilier ;
la consommation ;
les investissements ;
les administrations publiques ;
et différents projets économiques.
Le crédit bancaire est donc l'un des carburants de l'économie.
Fin 2025, l'encours brut de crédit à la clientèle au Togo dépassait 2 500 milliards FCFA.
C'est considérable.
Mais le volume ne suffit pas.
Il faut aussi regarder qui reçoit ces crédits.
Une économie peut disposer d'un système bancaire important tout en laissant de nombreuses petites entreprises en difficulté lorsqu'elles cherchent quelques millions de FCFA pour se développer.
Pourquoi les PME disent-elles encore manquer de financement ?
C'est l'un des paradoxes du système financier africain.
Les banques disposent de liquidités.
Les entreprises ont besoin d'argent.
Et pourtant les deux parties ont souvent du mal à se rencontrer.
Du côté des PME, les critiques sont connues :
garanties difficiles à fournir ;
taux jugés élevés ;
procédures complexes ;
historique financier insuffisant ;
comptabilité parfois peu formalisée.
Du côté des banques, le problème est inverse.
Elles doivent déterminer si l'entreprise sera réellement capable de rembourser.
Lorsque l'information financière est insuffisante ou que le risque apparaît élevé, elles demandent davantage de garanties ou augmentent le coût du financement.
La spectaculaire progression des créances en souffrance observée en 2025 pourrait renforcer cette prudence.
Et c'est potentiellement là que le problème devient circulaire.
Quand les mauvais crédits augmentent, les bons emprunteurs peuvent aussi en payer le prix
Imaginons qu'une banque subisse des pertes importantes sur plusieurs gros crédits.
Sa réaction naturelle sera de devenir plus prudente.
Elle pourra :
durcir ses critères ;
demander davantage de garanties ;
limiter certaines catégories de prêts ;
ou augmenter le prix du risque.
Mais cette réaction touche également les entreprises qui, elles, auraient parfaitement pu rembourser.
Ainsi, quelques gros dossiers défaillants peuvent indirectement compliquer l'accès au crédit de centaines de petites entreprises.
C'est pourquoi la qualité du portefeuille bancaire est un sujet qui dépasse largement les banques elles-mêmes.
Combien coûte réellement un crédit au Togo ?
Les statistiques BCEAO montrent également que le crédit reste relativement coûteux.
En décembre 2025, le taux débiteur moyen des crédits bancaires au Togo ressortait autour de 7,4 %.
Mais il s'agit encore une fois d'une moyenne.
Les conditions varient fortement selon :
le profil du client ;
la durée du crédit ;
les garanties ;
le type de financement ;
la banque ;
et le niveau de risque.
Les barèmes bancaires publiés par la BCEAO montrent d'ailleurs des taux pouvant être sensiblement supérieurs selon les établissements et les produits.
Pour une grande entreprise disposant d'un bilan solide, obtenir du financement peut donc être relativement facile.
Pour un petit entrepreneur informel sans titre foncier ni états financiers certifiés, l'histoire peut être complètement différente.
Les banques prêtent aussi à l'État
Un autre élément doit être intégré au débat.
Les banques togolaises et régionales ne financent pas uniquement les entreprises et les ménages.
Elles achètent également des titres publics.
Comme nous l'avons vu dans le volet précédent de cette série, le Togo finance une partie importante de sa dette sur le marché régional de l'UEMOA.
Pour une banque, acheter une obligation souveraine peut être particulièrement attractif.
Elle bénéficie d'un rendement relativement prévisible et d'un risque généralement considéré comme inférieur à celui d'un prêt accordé à une petite entreprise.
Cela pose une question économique majeure :
l'État absorbe-t-il une partie de l'argent qui pourrait autrement financer le secteur privé ?
Le phénomène, appelé parfois « effet d'éviction », mérite d'être surveillé.
Car le Togo veut simultanément réduire sa dépendance aux dépenses publiques et faire du secteur privé le nouveau moteur de la croissance.
Pour y parvenir, les entreprises devront avoir accès au financement.
UTB : la grande banque publique au milieu des privés
Le classement 2025 révèle également la position particulière de l'Union Togolaise de Banque.
Avec environ 448,8 milliards FCFA d'actifs, l'UTB est la quatrième banque du pays.
Elle est surtout le seul établissement bancaire du classement dont le capital reste entièrement public.
Son poids lui confère donc une importance stratégique particulière.
La question de son avenir, de sa gouvernance et de sa capacité à financer efficacement l'économie togolaise dépasse la simple compétition commerciale entre banques.
L'UTB représente aussi un actif de l'État.
Sa santé financière concerne donc indirectement les finances publiques.
Orabank et Ecobank : deux champions liés à Lomé
Il existe une autre particularité remarquable.
Les deux premières banques du marché togolais appartiennent à des groupes dont l'histoire et la dimension régionale sont étroitement associées à Lomé.
Ecobank Transnational Incorporated a son siège dans la capitale togolaise.
Oragroup y est également historiquement implanté.
Lomé occupe ainsi une place dans la finance ouest-africaine largement supérieure à ce que la taille du Togo pourrait laisser imaginer.
C'est le même phénomène que nous avons observé avec le Port de Lomé.
Le pays utilise sa position géographique, sa stabilité institutionnelle et son ouverture régionale pour héberger des activités dont le marché dépasse largement ses frontières.
Le défi consiste encore une fois à transformer cet avantage en bénéfices pour l'économie locale.
Un secteur qui devient aussi numérique
La bataille bancaire ne se joue d'ailleurs plus uniquement entre agences traditionnelles.
Mobile money, applications bancaires, fintech, paiements numériques et nouveaux établissements de paiement transforment progressivement le marché.
Une partie des opérations autrefois réalisées exclusivement dans une agence bancaire peut désormais être effectuée depuis un téléphone.
Pour les banques, cette transformation représente à la fois une menace et une opportunité.
Elles peuvent réduire leurs coûts et atteindre davantage de clients.
Mais elles doivent également affronter de nouveaux concurrents qui maîtrisent parfois mieux les usages numériques des populations.
Le futur de la banque togolaise sera donc probablement beaucoup plus technologique.
Le problème n'est pas la taille des banques
Au fond, les données 2025 racontent une histoire très différente d'un simple classement.
Oui, Orabank est la première banque du Togo par total de bilan.
Oui, Ecobank et Coris complètent un trio qui concentre près de 44 % du marché.
Oui, le système bancaire togolais gère plusieurs milliers de milliards de FCFA.
Mais ce n'est pas là que se situe le principal enjeu.
Le vrai sujet est la qualité de ces milliers de milliards.
Car une banque n'est pas utile à l'économie simplement parce que son bilan grossit.
Elle doit transformer l'épargne en crédits productifs.
Et ces crédits doivent à leur tour permettre aux entreprises de créer suffisamment de richesse pour les rembourser.
Lorsque cette chaîne fonctionne, les banques accélèrent le développement.
Lorsqu'elle se dérègle, les créances en souffrance s'accumulent et le système devient plus prudent.
314 milliards FCFA : le chiffre à surveiller en 2026
C'est donc probablement le chiffre le plus important de tout ce dossier.
314,3 milliards FCFA.
C'est le montant des créances brutes en souffrance enregistré au Togo à fin décembre 2025 dans les statistiques de la BCEAO.
Il ne signifie pas que cette totalité sera perdue.
Une créance en souffrance peut être restructurée, recouvrée ou partiellement couverte.
Mais l'augmentation extrêmement rapide de cet encours constitue un signal qu'il serait imprudent d'ignorer.
Le secteur bancaire togolais entre donc dans une période paradoxale.
Il est plus grand.
Il est plus diversifié.
Il se digitalise.
Il accompagne une économie qui continue de croître rapidement.
Mais il doit simultanément résoudre une détérioration spectaculaire de la qualité d'une partie de son portefeuille.
Et la réponse à cette question déterminera en partie la capacité du Togo à réussir la prochaine étape de sa transformation économique.
Car après le port et la dette publique, le pays aura besoin d'un troisième moteur :
des banques capables de financer massivement les entreprises sans mettre en danger leur propre solidité.
C'est là que se jouera une partie de la croissance togolaise des prochaines années.
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