Enquête — Frontière Togo–Bénin : 243 bornes, des villages qui « basculent » et un tracé colonial de 1913
Le Togo et le Bénin ne se disputent officiellement aucun territoire. Pourtant, derrière le discours rassurant de Lomé et Cotonou se cache une réalité beaucoup plus complexe. La matérialisation de leur frontière commune, fondée notamment sur un procès-verbal franco-allemand datant de 1913, a conduit les autorités béninoises à reconnaître le « basculement de localités » d'un côté ou de l'autre de la ligne. En 2023, la situation est devenue suffisamment sensible autour de Tchaboua et d'Akaradé pour provoquer l'intervention du gouvernement béninois. Trois ans plus tard, les opérations de bornage se poursuivent. Que se passe-t-il réellement le long des quelque 650 kilomètres qui séparent les deux pays ? OGANews a repris le dossier depuis ses origines. Une frontière de 650 kilomètres… mais où passe-t-elle exactement ?
Sur une carte de l'Afrique de l'Ouest, la frontière entre le Togo et le Bénin paraît relativement simple.
Elle descend du nord vers le golfe de Guinée et sépare deux États dont les relations sont historiquement étroites.
La Présidence béninoise estime sa longueur à 651 kilomètres. Certaines sources togolaises utilisent des chiffres légèrement différents, notamment 644 kilomètres. Cette variation constitue déjà une raison de ne pas présenter une mesure unique comme absolument définitive.
Sur le terrain, la situation est autrement plus compliquée.
La frontière traverse des campagnes, des cours d'eau, des terres agricoles et des espaces dans lesquels des communautés entretiennent depuis des générations des relations familiales et commerciales.
Et surtout, la ligne actuelle n'a pas été dessinée par les États togolais et béninois indépendants.
Elle est largement héritée de la période coloniale.
Tout ramène à un document du 20 octobre 1913
C'est probablement le document historique le plus important pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui.
Avant la Première Guerre mondiale, le Togo était une colonie allemande tandis que le Dahomey, futur Bénin, était sous domination française.
Français et Allemands ont donc dû déterminer la frontière séparant leurs possessions.
Plus d'un siècle plus tard, le procès-verbal d'abornement franco-allemand du 20 octobre 1913 continue d'être utilisé comme l'une des références techniques de la réaffirmation de la frontière Togo–Bénin.
Le gouvernement béninois l'a explicitement rappelé en 2023.
C'est sur la base des documents coloniaux hérités par les deux États que la commission mixte travaille à retrouver, reconstruire et densifier les bornes matérialisant la frontière.
Autrement dit, des communautés vivant aujourd'hui dans deux Républiques africaines indépendantes voient encore la souveraineté sur certains espaces déterminée à partir de documents établis par deux puissances européennes il y a plus de cent ans.
Pourquoi faut-il encore poser des bornes ?
Parce qu'une frontière décrite juridiquement sur un document et une frontière identifiable sur le terrain sont deux choses différentes.
Une borne peut disparaître.
Elle peut être détruite.
La végétation peut la recouvrir.
Les cours d'eau peuvent évoluer.
Des routes, maisons, écoles et exploitations agricoles peuvent apparaître dans des zones où la population ne connaît plus précisément la position de la ligne internationale.
C'est exactement le type de problème auquel le Togo et le Bénin cherchent à répondre.
En mai 2017, le ministère togolais de l'Administration territoriale annonçait officiellement le lancement de travaux de bornage après la réactivation de la commission technique mixte de réaffirmation de la frontière commune.
L'opération bénéficiait de l'accompagnement de la GIZ dans le cadre du Programme Frontière de l'Union africaine.
À l'époque, le discours de Lomé était très clair :
il n'existait pas de conflit territorial entre le Togo et le Bénin.
Les difficultés étaient présentées comme les conséquences d'incohérences héritées des tracés coloniaux et de leur matérialisation.
241, 243, 88 : pourquoi trouve-t-on plusieurs chiffres ?
Les documents disponibles peuvent donner l'impression de se contredire.
En 2017, une publication togolaise annonçait 241 bornes à poser le long de la frontière.
L'Agence béninoise de gestion intégrée des espaces frontaliers a, de son côté, documenté la construction de 88 bornes dans plusieurs secteurs, notamment Bassila/Tchamba-Assoli, Boukoumbé/Kantè et Cobly/Kéran.
Puis, en 2023, le gouvernement béninois annonce que les travaux ont abouti à 243 bornes principales, dont 24 bornes doubles, auxquelles doit s'ajouter un programme de bornes de densification.
Ces chiffres ne doivent donc pas nécessairement être additionnés ni considérés comme contradictoires : ils correspondent à des annonces faites à des étapes différentes du programme.
Le chiffre officiel le plus récent et le plus précis identifié par OGANews pour cette phase est celui de 243 bornes principales annoncé par Cotonou en 2023.
Mais ce n'est pas le chiffre qui rend cette déclaration particulièrement intéressante.
C'est ce que le ministre béninois de l'Intérieur explique ensuite.
« Ces travaux ont créé le basculement de localités »
La formulation est suffisamment importante pour être citée avec précision.
Dans les explications gouvernementales publiées après les événements de 2023, le ministre béninois de l'Intérieur, Alassane Séidou, indique que les travaux de réaffirmation ont entraîné le « basculement de localités de part et d'autre de la ligne frontière ».
Une équipe technique conjointe devait alors réaliser la cartographie permettant d'établir la position exacte des villages et hameaux par rapport à cette ligne.
C'est le cœur du problème.
Le bornage n'est donc pas seulement une opération consistant à planter des poteaux là où tout le monde sait déjà que passe la frontière.
La réaffirmation peut révéler qu'une localité administrée, considérée ou vécue pendant des années comme appartenant à un pays se situe techniquement de l'autre côté de la ligne historique retenue par les deux États.
Et c'est précisément dans ce contexte qu'apparaît l'affaire de Tchaboua.
Tchaboua : le village qui met le problème en pleine lumière
Nous sommes en mai 2023.
Tchaboua est présenté dans les documents administratifs béninois comme un hameau rattaché au village de Kadégué, dans l'arrondissement d'Alédjo, commune de Bassila.
Un document électoral officiel béninois antérieur répertorie d'ailleurs l'EPP Tchaboua comme centre de vote, sous Kadégué, arrondissement d'Alédjo.
Administrativement, le Bénin considère donc bien Tchaboua comme relevant de son territoire.
Mais le 25 mai 2023, une information beaucoup plus troublante apparaît dans la presse béninoise.
Selon Le Béninois Libéré, une délégation togolaise se serait rendue à Tchaboua et aurait indiqué à des habitants que la localité — y compris son école primaire — se trouvait en territoire togolais.
Le média situe précisément le hameau entre les bornes 99 et 100 et la rivière N'Koro.
Le maire de Bassila, le commissaire d'Alédjo et le commandant de l'unité spéciale d'Akaradé se rendent alors sur place.
Il n'y a pas d'affrontement violent.
Mais la question est suffisamment sensible pour remonter jusqu'au gouvernement béninois.
Cotonou intervient et demande de ne pas tirer de conclusions
Le 2 juin 2023, le ministre béninois de l'Intérieur publie un communiqué.
Le ton est révélateur.
Alassane Séidou appelle les autorités locales, les acteurs concernés et la presse à ne pas diffuser d'informations susceptibles de compromettre la cohabitation entre les populations béninoises et togolaises.
Il rappelle surtout que seule la Commission mixte paritaire bénino-togolaise est compétente pour déterminer l'appartenance d'une localité dans le cadre du processus.
Et il annonce la préparation d'une cartographie de la ligne.
La règle avancée est simple :
les localités situées à l'est de la ligne relèveront du Bénin ;
celles situées à l'ouest relèveront du Togo.
Cette déclaration est capitale.
Cotonou ne nie donc pas que le bornage puisse changer la perception de l'appartenance de certaines localités.
Il demande en revanche que personne ne proclame unilatéralement l'appartenance d'un village avant la conclusion du travail technique conjoint.
Le Togo a-t-il réellement « revendiqué » Tchaboua ?
C'est ici qu'OGANews doit être particulièrement prudent.
Nous disposons d'un média béninois rapportant qu'une délégation togolaise aurait affirmé que Tchaboua se situait au Togo.
Nous disposons également de la réaction officielle du gouvernement béninois confirmant qu'un événement s'est produit dans le secteur d'Akaradé et rappelant les règles du processus de délimitation.
En revanche, nous n'avons pas identifié de communiqué officiel du gouvernement togolais revendiquant Tchaboua comme territoire togolais.
Il serait donc excessif d'écrire :
« Le Togo revendique officiellement Tchaboua. »
La formulation rigoureuse est :
des informations publiées au Bénin ont fait état en 2023 d'une intervention d'acteurs togolais autour de Tchaboua, provoquant une réaction des autorités béninoises ; le statut précis des localités concernées devait être déterminé par la commission mixte et la cartographie de la frontière.
Cette distinction est indispensable sur un sujet aussi sensible.
Mais que signifie réellement le « basculement » d'une localité ?
Le mot peut donner l'impression que le Togo et le Bénin sont en train de s'échanger des villages.
Ce n'est pas nécessairement ce que disent les documents.
La logique officielle est celle d'une réaffirmation, pas d'un redécoupage politique négocié.
L'Union africaine explique elle-même que son Programme Frontière n'a pas pour objectif de redessiner les frontières héritées de la colonisation, mais de les identifier et de les matérialiser afin de prévenir les conflits.
Dans cette logique, un village qui « bascule » ne change pas nécessairement de pays parce qu'un nouveau traité vient de céder le territoire.
Il peut apparaître de l'autre côté parce que la localisation physique de la frontière historique vient d'être rétablie avec davantage de précision.
Pour les juristes et les géomètres, la nuance est considérable.
Pour l'habitant qui découvre que son champ, son école ou son village se trouve de l'autre côté d'une borne, elle peut paraître beaucoup moins évidente.
Et c'est là que commence le véritable problème humain
Une frontière ne traverse pas seulement des cartes.
Elle traverse des vies.
Imaginons un agriculteur dont le village dépend depuis des années d'une administration béninoise mais dont certaines terres apparaissent désormais du côté togolais de la ligne réaffirmée.
Où paie-t-il ses taxes ?
Quel droit foncier s'applique ?
Quelle police est compétente ?
Où ses enfants vont-ils à l'école ?
Quelle administration délivre ses documents ?
Peut-il continuer à cultiver librement son champ situé de l'autre côté ?
Ce sont précisément ces questions pratiques qui expliquent pourquoi la délimitation d'une frontière apparemment pacifique peut devenir politiquement explosive.
Et les sources publiques consultées par OGANews ne permettent pas encore d'établir précisément combien de villages, hameaux, habitants ou hectares sont concrètement concernés par les « basculements » évoqués par le gouvernement béninois.
Cette absence de données mérite d'être signalée.
Trois ans après Tchaboua, le bornage continue
L'affaire n'est pas restée figée en 2023.
Le 7 mai 2026, des responsables togolais et béninois se réunissent à Ouaké pour accélérer l'opérationnalisation d'un Groupement local de coopération transfrontalière, le GLCT.
Le dispositif concerne notamment Ouaké et Copargo au Bénin ainsi que Binah 1 et Binah 2 au Togo.
Un Plan transfrontalier de développement local est validé.
L'objectif annoncé est de transformer les espaces frontaliers en zones de développement, de stabilité et de coopération.
Puis vient le 15 mai.
15 mai 2026 : nouvelle mission conjointe
Cette fois, le ministère togolais de l'Administration territoriale parle explicitement du « processus de bornage de la frontière ».
Une mission conjointe Togo-Bénin se déroule dans l'espace Ouaké-Copargo/Binah 1-Binah 2.
Elle rassemble les administrations centrales, les collectivités locales, les populations frontalières ainsi que des partenaires comme la GIZ et l'Union africaine.
Ce développement est important pour deux raisons.
Premièrement, il confirme que le processus de matérialisation de la frontière n'est toujours pas simplement une vieille affaire classée.
Deuxièmement, les deux gouvernements ont manifestement choisi la coopération plutôt que la confrontation.
Le message politique est clair : empêcher qu'une borne devienne une crise diplomatique.
En 2026, le Togo crée même une Autorité des frontières
Un mois et demi auparavant, Lomé avait pris une décision institutionnelle importante.
Le 1er avril 2026, le Conseil des ministres adopte le décret créant l'Autorité togolaise des frontières (ATF).
Cette nouvelle institution regroupe des compétences auparavant réparties entre deux commissions.
Parmi ses missions figurent explicitement la prévention des risques de différends territoriaux avec les États voisins, la formulation de propositions relatives à la délimitation et à la matérialisation des frontières et la contribution au règlement des différends frontaliers.
Cette création ne signifie évidemment pas qu'un conflit avec le Bénin est imminent.
Le Togo possède plusieurs frontières terrestres et maritimes et doit gérer des problématiques différentes avec ses voisins.
Mais elle révèle quelque chose : Lomé considère désormais la maîtrise juridique, cartographique et physique de ses frontières comme un enjeu stratégique suffisamment important pour justifier une autorité spécialisée.
Pourquoi la question est encore plus sensible aujourd'hui
La frontière Togo-Bénin n'est plus seulement une question de souveraineté foncière.
Elle est aussi devenue une question de sécurité.
Le nord du Togo et le nord du Bénin sont confrontés depuis plusieurs années à la progression de la menace jihadiste venue du Sahel.
Dans ce contexte, savoir précisément où commence et où s'arrête la compétence territoriale de chaque État devient encore plus important.
Police.
Armée.
Renseignement.
Contrôle des passages.
Poursuite des groupes armés.
Circulation des populations.
Une frontière mal matérialisée peut compliquer toutes ces missions.
La borne que l'on pourrait considérer comme un vestige administratif du passé devient donc un outil de sécurité du présent.
Pourquoi Lomé et Cotonou évitent le mot « conflit »
Parce qu'ils ont probablement beaucoup plus à perdre qu'à gagner dans une confrontation.
Les populations frontalières vivent ensemble depuis bien avant les indépendances.
Les échanges économiques sont permanents.
Les communautés traversent quotidiennement la frontière.
Et les deux États sont confrontés à des défis sécuritaires communs.
Transformer chaque divergence sur une borne en revendication nationaliste pourrait rapidement créer des tensions là où les gouvernements cherchent précisément à renforcer la coopération.
Le Programme Frontière de l'Union africaine repose d'ailleurs sur cette philosophie : transformer les frontières de barrières potentielles en espaces de coopération, tout en clarifiant juridiquement leur tracé.
Alors, y a-t-il un différend frontalier entre le Togo et le Bénin ?
La réponse dépend du sens donné au mot « différend ».
Non, si l'on entend par là un contentieux territorial officiel dans lequel le gouvernement togolais réclamerait une partie reconnue du Bénin et Cotonou une partie du Togo.
OGANews n'a trouvé aucune preuve d'une telle confrontation interétatique dans les documents officiels consultés.
Oui, il existe en revanche des difficultés locales réelles liées à la matérialisation de la frontière.
L'affaire Tchaboua/Akaradé en est la meilleure illustration connue.
Et surtout, le gouvernement béninois a reconnu lui-même que la réaffirmation de la frontière avait provoqué des « basculements » de localités.
Ce fait empêche de réduire le dossier à une simple opération administrative sans conséquence.
La grande question qui reste sans réponse
C'est celle-ci :
quelles localités ont exactement basculé ?
Sur ce point, les sources publiques consultées par OGANews ne permettent pas encore d'établir une liste fiable et exhaustive.
Nous savons que la cartographie devait préciser la position des villages et hameaux.
Nous savons que Tchaboua a provoqué une controverse.
Nous savons que les travaux se poursuivent encore en 2026.
Mais nous ne disposons pas, dans les documents publics retrouvés, d'un tableau définitif indiquant :
tel village était administré par le Bénin et se trouve désormais du côté togolais ; tel hameau connaissait la situation inverse ; tel nombre d'habitants ou d'hectares est concerné.
Ce serait pourtant l'information la plus importante pour les populations.
Une frontière coloniale devenue une affaire africaine
L'histoire contient finalement une certaine ironie.
En 1913, Français et Allemands traçaient une frontière entre deux possessions coloniales.
Plus d'un siècle plus tard, Togolais et Béninois doivent encore retrouver, interpréter et matérialiser cette ligne.
Mais quelque chose a profondément changé.
Aujourd'hui, ce sont les deux États africains qui négocient ensemble.
Ils disposent d'une commission mixte.
L'Union africaine accompagne le processus.
Les collectivités locales sont progressivement intégrées.
Et les deux gouvernements cherchent parallèlement à développer des structures de coopération transfrontalière.
Le problème est donc hérité de la colonisation.
La recherche de la solution est désormais africaine.
Derrière les 243 bornes, une question très concrète
La véritable histoire de la frontière Togo-Bénin n'est finalement pas celle d'une guerre territoriale.
Elle est plus subtile.
Et peut-être plus intéressante.
C'est l'histoire de deux pays qui découvrent qu'il est beaucoup plus facile de tracer une ligne sur une carte que de la faire correspondre, cent ans plus tard, à la réalité des villages, des champs, des routes et des populations.
Les 243 bornes ne sont donc pas de simples blocs de béton.
Chacune matérialise la souveraineté d'un État.
Et lorsqu'une ligne passe à proximité d'une école, d'une maison ou d'un champ, quelques mètres peuvent soudain déterminer dans quel pays une personne vit.
Pour l'instant, Lomé et Cotonou ont choisi de gérer cette question ensemble plutôt que de la transformer en affrontement politique.
C'est probablement la meilleure nouvelle de ce dossier.
Mais tant que la cartographie définitive et les conséquences concrètes pour toutes les localités concernées ne seront pas totalement transparentes, une question restera posée le long de cette frontière :
après plus d'un siècle, sait-on enfin exactement où finit le Togo et où commence le Bénin ?
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