Sénégal : 1 956 milliards de FCFA d’arriérés, qui paiera la facture de la dette ?
Le Sénégal veut tourner la page de la dette cachée sans passer officiellement par une restructuration. Le gouvernement préfère parler de « reprofilage » et promet parallèlement de commencer à régler près de 1 956 milliards de FCFA d’arriérés dus notamment aux entreprises. Mais derrière ces termes techniques se trouve une question beaucoup plus simple : où Dakar trouvera-t-il l’argent et qui supportera finalement l’effort ?
Le Sénégal connaît désormais le montant d'une partie de la facture qu'il doit régler : 1 956 milliards de FCFA d'arriérés de paiement, soit environ 3,5 milliards de dollars.
Le chiffre a été avancé par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lo. Il donne une nouvelle dimension à une crise financière qui, depuis près de deux ans, empoisonne les comptes publics et pèse sur la crédibilité du pays auprès des investisseurs.
Ces 1 956 milliards ne représentent d'ailleurs pas toute la dette sénégalaise. Il s'agit d'arriérés, c'est-à-dire de sommes que l'État ou des entités publiques auraient dû payer mais qui ne l'ont pas encore été.
Et derrière ces chiffres, il y a des entreprises.
Des PME ont réalisé des travaux, fourni des marchandises ou exécuté des marchés pour l'État sans toujours être payées dans les délais. Certaines doivent pourtant continuer à régler leurs salariés, leurs fournisseurs, leurs impôts et leurs crédits bancaires.
C'est pourquoi la question des arriérés n'est pas seulement celle des finances de l'État. Elle concerne directement l'économie réelle.
Le gouvernement promet de commencer leur apurement avant la fin de 2026, avec une priorité accordée aux petites et moyennes entreprises.
Reste à savoir avec quel argent.
Une dette devenue beaucoup plus lourde qu'annoncé
Pour comprendre comment le Sénégal en est arrivé là, il faut revenir à 2024.
Après leur arrivée au pouvoir, les nouvelles autorités ont annoncé avoir découvert que la situation réelle des finances publiques était beaucoup plus dégradée que ce qui apparaissait dans les chiffres officiels.
Des engagements financiers contractés sous l'ancienne administration n'avaient pas été correctement déclarés.
Le problème était loin d'être marginal.
Selon les estimations du FMI, plus de 11 milliards de dollars de dette supplémentaire avaient échappé aux comptes tels qu'ils étaient auparavant présentés.
Conséquence : le niveau réel d'endettement du pays a été brutalement réévalué.
À fin 2024, la dette du secteur public est désormais estimée autour de 132 % du PIB lorsque l'on tient compte du périmètre élargi utilisé par le FMI.
Autrement dit, pour 100 FCFA de richesse produite en une année, le secteur public sénégalais supportait l'équivalent d'environ 132 FCFA de dette.
Pour un pays qui bénéficiait jusque-là d'une image relativement solide auprès des investisseurs internationaux, le choc a été considérable.
Le Sénégal a surtout perdu quelque chose de précieux : la confiance
Une dette élevée n'entraîne pas automatiquement une crise.
De nombreux pays vivent durablement avec un endettement important.
Le problème du Sénégal est venu en grande partie de la découverte tardive d'une portion considérable de ses engagements.
Les investisseurs qui achetaient des obligations sénégalaises pensaient prendre leurs décisions sur la base d'une certaine photographie des finances publiques. Ils ont découvert après coup que cette photographie était incomplète.
Le FMI a suspendu son précédent programme.
Les agences de notation ont abaissé la note du pays.
Et pour Dakar, emprunter sur les marchés internationaux est devenu beaucoup plus difficile et plus coûteux.
C'est là que la crise de la dette devient très concrète.
Plus les investisseurs considèrent qu'un État présente un risque, plus ils réclament des taux élevés pour lui prêter.
Et plus les intérêts augmentent, plus une part importante des recettes publiques doit être consacrée au remboursement de la dette plutôt qu'aux routes, écoles, hôpitaux ou autres dépenses publiques.
Le Sénégal s'est ainsi retrouvé dans un cercle particulièrement dangereux : une dette plus lourde, une confiance affaiblie et un accès au financement devenu plus cher.
Le FMI revient dans le jeu
Dakar négocie désormais un nouveau programme avec le Fonds monétaire international.
Les services du FMI et les autorités sénégalaises sont parvenus à un accord portant sur environ 2,2 milliards de dollars sur trois ans.
Mais il faut être précis : cet argent n'est pas encore définitivement acquis.
Il s'agit à ce stade d'un accord au niveau des services. Le programme doit encore franchir les étapes d'approbation du FMI avant que les décaissements puissent intervenir selon le calendrier qui sera retenu.
En contrepartie, le Sénégal s'engage dans un vaste chantier : améliorer la transparence de ses finances, augmenter ses recettes, mieux contrôler ses dépenses et surtout ramener sa dette sur une trajectoire considérée comme soutenable.
C'est à ce moment qu'un nouveau mot est apparu dans le débat sénégalais : reprofilage.
« Nous ne restructurons pas, nous reprofilons »
Le gouvernement tient beaucoup à cette distinction.
Le Sénégal ne souhaite pas, selon le Premier ministre, procéder à une restructuration classique de sa dette.
Il privilégie un reprofilage.
Dit simplement, Dakar chercherait surtout à obtenir davantage de temps pour rembourser et de meilleures conditions financières.
Prenons un exemple très simplifié.
Si l'État doit rembourser 100 milliards de FCFA dans deux ans, un reprofilage pourrait permettre de repousser une partie du remboursement sur cinq, sept ou dix ans. Le taux d'intérêt pourrait également être renégocié.
Le Sénégal continuerait donc à reconnaître sa dette, mais la pression annuelle sur son budget serait moins forte.
Sur le papier, la différence avec une restructuration paraît claire.
Dans la réalité financière, elle peut devenir beaucoup plus floue.
Si un investisseur avait acheté une obligation avec la promesse d'être remboursé à une certaine date et à un certain taux, puis qu'on lui demande d'accepter une échéance plus longue ou une rémunération moins élevée, les conditions de son investissement ont bien changé.
C'est précisément ce qui inquiète les agences de notation.
Les agences ne sont pas rassurées
S&P Global Ratings a récemment abaissé la note du Sénégal en devises étrangères de CCC+ à CC.
C'est un niveau extrêmement bas dans l'échelle de notation.
L'agence considère désormais comme très probable une opération dans laquelle certains créanciers commerciaux extérieurs accepteraient des conditions moins favorables que celles prévues initialement.
Autrement dit, Dakar peut parler de « reprofilage », mais les marchés regarderont surtout ce qui arrivera concrètement aux créanciers.
Recevront-ils tout leur argent ?
À la date prévue ?
Avec les intérêts initialement promis ?
C'est la réponse à ces trois questions qui déterminera la manière dont l'opération sera réellement perçue.
Le gouvernement veut protéger la dette en francs CFA
Une autre décision de Dakar mérite une attention particulière.
Le gouvernement ne souhaite pas inclure la dette libellée en franc CFA dans le traitement envisagé.
Ce choix n'est pas anodin.
Une part importante de la dette sénégalaise circule sur le marché financier régional de l'UEMOA. Des banques et investisseurs du Sénégal mais aussi d'autres pays de la zone détiennent des titres publics sénégalais.
Toucher brutalement à ces obligations pourrait donc provoquer un problème bien au-delà des frontières sénégalaises.
Une banque ayant placé une partie importante de ses ressources dans des titres publics compte sur les remboursements et intérêts prévus.
Si ces conditions changent brutalement, son propre bilan peut être affecté.
Le gouvernement cherche donc à résoudre son problème de dette sans provoquer une onde de choc dans le système financier de l'UEMOA.
C'est aussi ce qui rend l'équation extrêmement compliquée.
1 956 milliards de FCFA attendus par les entreprises
Pendant que les économistes discutent de dette extérieure, d'Eurobonds et de maturités, des entreprises sénégalaises attendent simplement d'être payées.
Le gouvernement a promis de commencer à régler les arriérés avant la fin de l'année.
Les TPE, PME et PMI doivent être prioritaires.
Pour certaines, ces paiements peuvent faire la différence entre poursuivre leurs activités ou licencier.
Imaginez une entreprise de BTP ayant réalisé un marché public.
Elle achète du ciment, loue des engins, paie ses ouvriers et emprunte parfois auprès d'une banque pour exécuter le chantier.
Si l'État tarde ensuite à payer pendant des mois, la dette publique devient progressivement un problème privé.
L'entreprise retarde le paiement d'un fournisseur.
Le fournisseur rencontre à son tour des difficultés.
La banque s'inquiète.
Les investissements sont reportés.
Des emplois peuvent disparaître.
C'est pourquoi l'apurement des arriérés pourrait paradoxalement soutenir l'économie sénégalaise.
Mais encore une fois, la même question revient : où trouver près de 2 000 milliards de FCFA sans augmenter encore la dette ?
Et c'est là que les Sénégalais entrent dans l'équation
Pour réduire durablement son endettement, le Sénégal dispose de quelques grandes options.
Il peut dépenser moins.
Il peut augmenter ses recettes.
Il peut obtenir de meilleures conditions de remboursement.
Il peut compter sur une croissance économique plus forte.
Et il peut combiner ces différentes solutions.
Dans la pratique, cela signifie que les prochains budgets seront particulièrement importants.
Le FMI demande notamment une meilleure mobilisation des recettes intérieures. Derrière cette expression très technique se trouve quelque chose que les ménages et les entreprises comprennent parfaitement : l'impôt.
Cela ne signifie pas nécessairement une hausse générale des taxes.
Le gouvernement peut élargir le nombre de contribuables, lutter contre la fraude, supprimer certaines exemptions, améliorer le recouvrement ou réformer certains prélèvements.
Mais chaque mesure aura des gagnants et des perdants.
La question des subventions sera tout aussi sensible.
Dakar souhaite mieux cibler les aides publiques pour protéger davantage les ménages vulnérables.
L'objectif économique peut se défendre : une subvention généralisée profite aussi à des personnes qui n'en ont pas nécessairement besoin.
Mais dans un contexte de vie chère, toute réforme touchant l'énergie, les transports ou les produits de première nécessité peut rapidement devenir politiquement explosive.
Le gouvernement regarde aussi du côté des mines
Dakar ne veut pas résoudre la crise uniquement en demandant des efforts aux contribuables.
Le gouvernement cherche également à récupérer davantage de revenus issus des ressources naturelles.
Le Premier ministre a indiqué qu'environ 30 conventions minières étaient en cours de renégociation.
Un nouveau Code minier est également attendu.
Le Sénégal dispose notamment d'or, de phosphates et de plusieurs autres ressources, auxquelles s'ajoutent désormais les revenus attendus du pétrole et du gaz.
L'idée est simple : si le pays parvient à tirer davantage de recettes de ses ressources, il aura moins besoin de s'endetter ou d'augmenter la pression fiscale ailleurs.
Mais là encore, l'équilibre sera délicat.
Renégocier des contrats peut augmenter les recettes publiques.
Aller trop loin peut également décourager certains investisseurs.
La réussite ne se mesurera donc pas au nombre de contrats renégociés, mais à l'argent supplémentaire qui entrera réellement et durablement dans les caisses de l'État.
Le paradoxe du Sénégal pétrolier
La situation possède quelque chose de paradoxal.
Le Sénégal est entré dans une nouvelle ère avec le pétrole de Sangomar et le gaz du projet Grand Tortue Ahmeyim.
Pendant des années, ces projets ont été présentés comme une occasion historique de transformer l'économie.
Et au moment même où ces nouvelles ressources commencent à produire, le pays traverse l'une des crises financières les plus importantes de son histoire récente.
Ce paradoxe rappelle une réalité souvent oubliée : avoir du pétrole ne signifie pas automatiquement avoir de l'argent disponible dans le budget.
Les investissements doivent être remboursés.
Les revenus sont répartis entre plusieurs acteurs.
La production augmente progressivement.
Les prix internationaux fluctuent.
Et surtout, les recettes futures ne font pas disparaître les dettes contractées hier.
Le pétrole et le gaz peuvent aider le Sénégal.
Ils ne constituent pas une baguette magique.
Alors, qui paiera ?
C'est finalement toute la question.
Si les créanciers acceptent des échéances plus longues ou des intérêts moins élevés, ils supporteront une partie de l'effort.
Si l'État réduit certaines dépenses, les administrations ou bénéficiaires concernés en supporteront une autre.
Si les recettes fiscales doivent augmenter, les entreprises et contribuables seront mis à contribution.
Si certaines subventions sont réduites ou mieux ciblées, une partie des ménages pourra ressentir la différence.
Si les contrats miniers sont renégociés avec succès, les entreprises extractives contribueront davantage.
Et si la croissance économique s'accélère suffisamment, une partie de l'ajustement pourra être absorbée plus facilement.
La solution sénégalaise sera probablement un mélange de tout cela.
Le véritable débat ne devrait donc pas seulement porter sur le choix entre les mots « restructuration » et « reprofilage ».
Pour les marchés financiers, cette nuance compte.
Pour les Sénégalais, beaucoup moins.
Ce qu'ils voudront savoir est beaucoup plus concret : les impôts vont-ils augmenter ? Les prix vont-ils monter ? Les entreprises seront-elles enfin payées ? Les emplois seront-ils protégés ? Et les revenus du pétrole, du gaz et des mines permettront-ils réellement d'alléger la facture ?
Après la découverte de la dette cachée est venu le temps des audits.
Après les audits, celui des négociations avec le FMI.
Le Sénégal entre maintenant dans la phase la plus difficile : celle où les milliards inscrits dans les comptes publics commencent à avoir des conséquences dans la vie réelle.
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