Togo britannique : 70 ans après, Lomé a-t-il définitivement renoncé à l’ancien Togoland occidental ?
Soixante-dix ans après le plébiscite qui a conduit l’ancien Togoland britannique à rejoindre la Gold Coast, devenue ensuite le Ghana, la question du « Western Togoland » continue de ressurgir dans les tribunaux et le débat politique ghanéen. Pourtant, à Lomé, aucune revendication territoriale officielle n’est formulée. Plus significatif encore : le Togo et le Ghana travaillent aujourd’hui ensemble à la réaffirmation de leur frontière commune. Comment expliquer ce contraste avec l’époque de Sylvanus Olympio, lorsque la réunification des Togoland occupait une place importante dans le débat politique ? Et existe-t-il encore une « question du Togo britannique » pour l’État togolais ?
Une frontière qui cache une histoire beaucoup plus compliquée
Pour comprendre le dossier, il faut revenir bien avant l'indépendance du Togo et du Ghana.
Avant la Première Guerre mondiale existait une colonie allemande appelée Togoland.
À la suite de la défaite allemande, ce territoire fut divisé entre les puissances britannique et française, avant que les deux parties ne soient placées sous mandat puis sous tutelle internationale.
À l'ouest se trouvait le Togoland sous administration britannique.
À l'est, le Togoland sous administration française, dont est issue l'actuelle République togolaise.
Cette division ne correspondait pas nécessairement aux réalités humaines de la région. Des communautés, notamment éwé dans le Sud, se retrouvèrent séparées par une frontière coloniale.
C'est dans ce contexte qu'apparurent plusieurs projets politiques visant soit à réunifier les deux Togoland, soit à réunir certaines populations éwé réparties entre plusieurs territoires.
Les archives historiques montrent qu'il serait toutefois simplificateur de présenter tous les habitants du territoire comme défendant un projet unique.
Il existait plusieurs conceptions concurrentes de l'avenir du territoire.
Sylvanus Olympio et la question de l'unification
Sylvanus Olympio occupe une place centrale dans cette histoire.
Bien avant de devenir le premier président du Togo indépendant, le dirigeant du Comité de l'unité togolaise faisait partie des personnalités qui portaient la question togolaise devant les Nations unies.
Les archives diplomatiques américaines et les documents relatifs au Conseil de tutelle de l'ONU montrent que Sylvanus Olympio participa directement aux discussions internationales concernant les deux Togoland et la question éwé.
Le dossier était cependant plus complexe que la formule aujourd'hui répandue selon laquelle Olympio aurait simplement demandé le « retour du Togo britannique au Togo ».
Les discussions de l'époque portaient sur plusieurs possibilités : réunification des deux territoires sous tutelle, regroupement des populations éwé, indépendance future ou association avec les territoires voisins.
En 1954, lors d'un entretien avec un représentant américain au Conseil de tutelle, Olympio exposait encore une analyse très détaillée des différentes options politiques susceptibles d'être proposées aux populations.
La réunification était donc bien une question politique majeure.
Mais son contenu et ses modalités faisaient l'objet de profondes divergences.
1956 : le vote qui change l'histoire
Le tournant intervient le 9 mai 1956.
Sous supervision des Nations unies, un plébiscite est organisé dans le Togoland britannique.
La question fondamentale est de déterminer si le territoire doit être intégré à la Gold Coast appelée à devenir indépendante ou conserver son statut sous tutelle en attendant que son avenir soit déterminé.
Le résultat global donne la majorité à l'intégration avec la Gold Coast.
Mais cette moyenne territoriale masque des différences politiques et géographiques importantes.
Le vote n'est donc pas la preuve d'une unanimité des populations de l'ancien Togoland britannique.
Il établit néanmoins une majorité globale en faveur de l'union.
Quelques mois plus tard, le 13 décembre 1956, l'Assemblée générale des Nations unies adopte la résolution 1044 (XI).
Cette résolution est capitale.
L'Assemblée générale approuve explicitement l'union du Togoland sous administration britannique avec la Gold Coast indépendante et prévoit que l'accord de tutelle cessera de produire ses effets lorsque cette union deviendra effective.
Lorsque la Gold Coast accède à l'indépendance sous le nom de Ghana le 6 mars 1957, l'ancien Togoland britannique fait donc partie du nouvel État.
C'est l'un des éléments juridiques les plus importants de toute l'affaire.
Le Togo français prend une autre direction
Pendant ce temps, le territoire placé sous administration française suit son propre processus politique.
Il deviendra la République togolaise indépendante le 27 avril 1960.
Deux États souverains se trouvent ainsi définitivement installés de part et d'autre de la frontière :
le Ghana à l'ouest ;
le Togo à l'est.
Mais la naissance de ces deux États n'efface évidemment pas les communautés, les familles, les langues et les relations commerciales qui existaient avant cette frontière.
Elle n'efface pas non plus le souvenir du projet de réunification.
Aujourd'hui, certains contestent encore l'héritage de 1956
Près de sept décennies plus tard, le dossier n'a pas totalement disparu au Ghana.
Des organisations comme le Homeland Study Group Foundation (HSGF) ont remis sur le devant de la scène la question du « Western Togoland ».
Leurs revendications ont notamment conduit à des arrestations et à des procédures judiciaires.
Mais une distinction fondamentale doit être faite.
Les mouvements contemporains qui revendiquent un Western Togoland souverain ne doivent pas être automatiquement assimilés à une revendication de rattachement au Togo actuel.
Le débat contemporain porte notamment sur l'autodétermination ou la restauration d'une entité distincte.
Ce n'est donc pas nécessairement un projet de « Grand Togo ».
Cette différence est essentielle.
La Cour de la CEDEAO s'est prononcée en 2025
Le dossier a pris une nouvelle dimension avec l'affaire Homeland Study Group Foundation et autres contre République du Ghana devant la Cour de justice de la CEDEAO.
Le jugement a été rendu le 16 mai 2025.
Les requérants soulevaient notamment des questions concernant l'autodétermination, le plébiscite de 1956 et les arrestations de personnes associées au mouvement.
Mais contrairement à certaines interprétations circulant sur les réseaux sociaux, la Cour de la CEDEAO n'a pas reconnu l'indépendance du Western Togoland.
Elle n'a pas davantage annulé le plébiscite de 1956.
La Cour a considéré qu'elle n'était pas compétente pour trancher certaines questions historiques antérieures à sa compétence et a rejeté les demandes générales relatives à l'autodétermination.
En revanche, elle a constaté que certains requérants avaient subi une détention arbitraire et leur a accordé réparation.
Il faut donc distinguer deux questions totalement différentes :
les droits des personnes arrêtées, sur lesquels la Cour a constaté certaines violations ;
et le statut territorial du Western Togoland, sur lequel le jugement ne constitue pas une reconnaissance d'indépendance.
Cette distinction est fondamentale pour éviter une lecture erronée de la décision.
Et le Togo dans tout cela ?
C'est probablement la question la plus intéressante.
OGANews n'a trouvé, dans les sources officielles consultées, aucune déclaration récente du gouvernement togolais revendiquant l'ancien Togoland britannique comme territoire togolais.
Nous n'avons pas davantage trouvé de déclaration officielle récente de Faure Gnassingbé soutenant l'indépendance du Western Togoland.
L'absence de déclaration ne permet évidemment pas, à elle seule, de définir une doctrine juridique.
Mais les actes diplomatiques récents sont beaucoup plus instructifs.
Lomé reconnaît dans la pratique la frontière avec le Ghana
En octobre 2024, des représentants du Ghana et du Togo se sont réunis à Lomé dans le cadre d'un programme commun de réaffirmation de leur frontière terrestre internationale.
La délégation togolaise était représentée à un niveau officiel.
Selon la Ghana Boundary Commission, le ministre togolais de l'Administration territoriale, Hodabalo Awaté, avait alors présenté l'exercice comme une manière de consolider l'engagement des deux États en faveur de la paix, de la sécurité et du développement.
Plus de 350 kilomètres de travaux avaient déjà été effectués.
C'est un élément extrêmement important.
Car un État qui travaille officiellement avec son voisin à matérialiser et réaffirmer une frontière internationale se comporte, dans la pratique diplomatique, comme un État reconnaissant cette frontière.
En 2025, le Togo réaffirme encore cette coopération
Le processus ne s'est pas arrêté avec le changement de gouvernement au Ghana.
En juin 2025, le nouveau commissaire général de la Ghana Boundary Commission rencontre le haut-commissaire togolais à Accra, Awoki Panassa.
Selon le compte rendu officiel ghanéen, les discussions portent notamment sur la gestion conjointe des frontières terrestre et maritime entre les deux pays.
Le représentant togolais réaffirme alors l'engagement du Togo à poursuivre la coopération.
Quelques semaines plus tard, les autorités ghanéennes inspectent plusieurs bornes de la frontière internationale dans la région de la Volta.
L'objectif n'est pas de remettre en question l'existence de cette frontière.
Il est au contraire de la préserver, de la matérialiser et de gérer les activités transfrontalières.
Et en 2026, le processus continue
C'est probablement l'élément contemporain le plus important.
Le budget 2026 du Ghana prévoit explicitement la poursuite des opérations de vérification et de réaffirmation des frontières, notamment avec le Togo.
Et fin juillet 2026, la Ghana Boundary Commission mène encore une mission de cinq jours dans la région d'Oti, le long de la frontière internationale Ghana-Togo.
Les équipes inspectent les bornes, rencontrent les populations frontalières et travaillent sur la sécurité et la circulation transfrontalières.
Ces opérations sont conduites dans un cadre de coopération avec les autorités togolaises.
Autrement dit, en 2026, la réalité diplomatique est très claire :
Lomé et Accra ne négocient pas l'existence de leur frontière. Ils travaillent ensemble à sa gestion et à sa réaffirmation.
Même un différend technique ne remet pas la frontière en cause
Un rapport de la Ghana Boundary Commission révèle pourtant un détail particulièrement intéressant.
Au cours des travaux de réaffirmation, les équipes togolaises et ghanéennes ont connu un désaccord concernant une borne située près de la mer, dans la zone Aflao-Lomé.
Selon le rapport ghanéen, la délégation togolaise souhaitait l'installation d'une nouvelle borne entre la borne numéro 1 et la mer.
La partie ghanéenne s'y opposait, estimant que cette proposition ne correspondait pas à la description historique de la frontière et pouvait modifier le tracé existant.
Les travaux ont été temporairement bloqués.
Il s'agit d'une information sensible.
Mais elle ne doit surtout pas être interprétée comme une revendication togolaise sur l'ancien Togoland britannique.
Il s'agit, selon les documents disponibles, d'un différend technique de délimitation sur une portion très précise de la frontière, traité dans le cadre même du mécanisme bilatéral de réaffirmation.
Ce n'est pas une revendication du Western Togoland.
La nuance est essentielle.
Mahama et Faure Gnassingbé : une logique de rapprochement
La politique actuelle va d'ailleurs dans la direction opposée à une confrontation territoriale.
Lorsque John Dramani Mahama revient au pouvoir au Ghana, Faure Gnassingbé se rend à Accra pour son investiture le 7 janvier 2025.
La présidence togolaise rappelle alors que Mahama avait lui-même choisi le Togo parmi ses premières destinations après son élection.
Lomé met en avant la coopération entre les deux États dans la paix, la sécurité, la défense, le commerce, l'énergie, l'agriculture, le numérique, l'environnement et les transports.
En mai 2026 encore, les ambassadeurs ghanéen et togolais à Washington mettent publiquement l'accent sur l'intégration régionale, le commerce, l'énergie et le développement transfrontalier.
Tout cela est difficilement compatible avec l'hypothèse d'une revendication territoriale togolaise active contre le Ghana.
Alors, le Togo a-t-il « renoncé » au Togo britannique ?
La réponse nécessite beaucoup de prudence.
Dire que le Togo a officiellement « renoncé » supposerait l'existence d'un acte juridique précis de renonciation à une revendication territoriale préexistante.
OGANews n'a pas identifié un tel document dans les sources consultées.
Il serait donc imprudent d'écrire :
« Le Togo a officiellement renoncé au Togo britannique. »
En revanche, on peut établir quelque chose de beaucoup plus solide :
l'État togolais actuel ne porte publiquement aucune revendication territoriale sur l'ancien Togoland britannique et coopère officiellement avec le Ghana pour réaffirmer et gérer leur frontière internationale.
La différence entre ces deux formulations est juridiquement importante.
Faure Gnassingbé n'est pas Sylvanus Olympio
C'est probablement ici que se situe la rupture historique.
À l'époque de Sylvanus Olympio, le problème de l'unification des Togoland faisait encore partie d'un processus de décolonisation non achevé.
Les territoires étaient sous tutelle internationale.
Leurs statuts définitifs n'étaient pas encore fixés.
Les frontières politiques de l'Afrique occidentale contemporaine étaient en construction.
En 2026, le contexte est radicalement différent.
Le Ghana existe depuis 1957.
Le Togo est indépendant depuis 1960.
Les deux États sont internationalement reconnus.
Ils appartiennent à l'Union africaine et à la CEDEAO.
Et ils administrent depuis plusieurs générations leurs territoires respectifs.
Comparer directement les revendications des années 1950 avec la diplomatie togolaise de 2026 sans prendre en compte cette transformation historique serait donc trompeur.
Pourquoi Lomé aurait énormément à perdre à rouvrir le dossier
Une revendication territoriale togolaise sur une partie du Ghana provoquerait immédiatement une crise diplomatique majeure.
Elle affecterait les relations économiques avec Accra.
Elle créerait une forte tension dans les zones frontalières.
Elle poserait un problème au sein de la CEDEAO et de l'Union africaine.
Et surtout, elle ouvrirait un débat extrêmement dangereux pour un continent dont de nombreuses frontières sont issues de découpages coloniaux.
Le système africain repose largement sur la stabilité des frontières héritées de la décolonisation.
Remettre en cause une frontière vieille de près de sept décennies pourrait créer un précédent que beaucoup d'États africains ne souhaiteraient probablement pas voir s'installer.
Une frontière politique, mais pas une frontière humaine
Pour autant, considérer l'affaire comme définitivement enterrée serait également une erreur.
La frontière Ghana-Togo traverse un espace humain historiquement très intégré.
Les populations circulent.
Les langues se retrouvent des deux côtés.
Les familles également.
Le commerce frontalier est considérable.
À Aflao et Lomé, la frontière internationale traverse pratiquement un même espace urbain et économique.
En juin 2026 encore, les autorités douanières ghanéennes rencontraient les commerçantes transfrontalières d'Aflao pour résoudre des problèmes liés aux contrôles et faciliter les échanges avec le Togo.
Le problème historique du Togoland a donc produit une situation paradoxale :
la frontière est politiquement solide mais humainement poreuse.
Et le Western Togoland dans tout cela ?
Les militants contemporains du Western Togoland se retrouvent donc dans une situation très différente de celle des nationalistes togolais des années 1950.
Ils peuvent continuer à contester l'histoire du plébiscite ou réclamer l'autodétermination.
Mais ils font face à trois réalités majeures.
Premièrement, la résolution 1044 (XI) de l'Assemblée générale des Nations unies a approuvé l'union du Togoland britannique avec la Gold Coast.
Deuxièmement, la Cour de justice de la CEDEAO n'a pas reconnu en 2025 l'existence d'un droit du Western Togoland à l'indépendance dans l'affaire qui lui était soumise.
Troisièmement, le Togo lui-même ne soutient publiquement aucune remise en cause territoriale du Ghana et travaille au contraire avec Accra à la réaffirmation de leur frontière.
C'est probablement ce troisième élément qui est le moins connu du public.
Le rêve du Grand Togoland appartient-il désormais à l'histoire ?
Il subsiste dans la mémoire.
Dans les familles.
Dans les archives.
Dans certains mouvements politiques.
Dans le sentiment d'appartenance de certaines populations.
Et dans les débats sur les conséquences du découpage colonial de l'Afrique.
Mais la mémoire historique et la politique étrangère d'un État sont deux choses différentes.
Les documents contemporains disponibles montrent que le Togo de Faure Gnassingbé ne poursuit pas la politique de réunification qui animait certains nationalistes de l'époque coloniale.
Au contraire, Lomé construit sa relation avec Accra autour de la coopération, de l'intégration économique, de la sécurité et de la gestion commune de la frontière.
Cela ne résout pas toutes les questions historiques.
Cela ne signifie pas non plus que toutes les populations concernées considèrent le dossier comme clos.
Mais cela permet de répondre avec davantage de précision à la question initiale.
En 2026, il existe encore une question politique du Western Togoland au Ghana.
Il n'existe pas, dans les éléments officiels consultés, de revendication territoriale correspondante portée par l'État togolais.
Et cette distinction change profondément la lecture du dossier.
Le « Togo britannique » reste une question historique sensible entre les peuples.
Pour les États, en revanche, les actes observables indiquent que Lomé et Accra considèrent leur frontière comme une frontière internationale à gérer ensemble, et non comme le tracé provisoire d'un territoire appelé à être réunifié.
C'est peut-être finalement là que se trouve la plus grande transformation depuis l'époque de Sylvanus Olympio.
Le projet d'unification appartenait alors au débat sur l'avenir d'États qui n'existaient pas encore sous leur forme actuelle.
Soixante-dix ans plus tard, deux États souverains existent de part et d'autre de cette ligne.
Et aujourd'hui, ils travaillent ensemble à la rendre plus claire sur le terrain.
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