Emploi au Togo : l’économie progresse, mais où sont les vrais emplois ?

LOMÉ — Le Togo affiche depuis plusieurs années des taux de croissance qui feraient rêver de nombreuses économies. Le pays développe son port. Il construit des infrastructures. Il attire de nouvelles industries. Les banques grossissent. La Plateforme industrielle d'Adétikopé accueille des entreprises. Les investissements privés progressent.

Sep 04, 2026 - 10:16
0 1
Emploi au Togo : l’économie progresse, mais où sont les vrais emplois ?

Et pourtant, lorsqu'on pose une question très simple aux Togolais — « Est-il devenu plus facile de trouver un bon emploi ? » — le tableau paraît beaucoup moins spectaculaire.

C'est probablement l'un des plus grands paradoxes de l'économie togolaise.

Le chômage officiel est relativement faible.

Mais l'emploi informel reste massif.

Selon les données de la Banque mondiale, plus de 90 % des emplois sont informels.

Autrement dit, le véritable problème du Togo n'est pas seulement de créer des emplois.

Il est de créer des emplois productifs, stables et suffisamment rémunérés pour permettre aux travailleurs de sortir durablement de la pauvreté.

Et cette distinction change complètement la manière d'analyser l'économie togolaise.

Le chiffre du chômage peut être trompeur

Lorsqu'on regarde uniquement les statistiques internationales du chômage, le Togo semble afficher une situation presque exceptionnelle.

Le taux de chômage mesuré au sens classique est faible.

Mais cela ne signifie absolument pas que la grande majorité des Togolais disposent d'un emploi salarié confortable.

Dans un pays où les systèmes d'assurance-chômage sont limités, rester plusieurs mois sans aucune activité est souvent impossible.

Il faut travailler.

Même quelques heures.

Même dans une activité très peu rémunérée.

Même sans contrat.

Même sans protection sociale.

Même lorsque le revenu est insuffisant pour faire vivre correctement une famille.

Une vendeuse de rue peut donc être considérée comme employée.

Un conducteur de taxi-moto aussi.

Un agriculteur travaillant quelques heures sur une petite exploitation familiale également.

Tout comme un jeune effectuant de petites prestations occasionnelles.

Statistiquement, ces personnes ne sont pas nécessairement au chômage.

Économiquement, leur situation peut pourtant rester extrêmement fragile.

Plus de 9 emplois sur 10 sont informels

C'est probablement le chiffre le plus important de ce dossier.

Les données disponibles de la Banque mondiale situent le taux d'emploi informel des adultes au Togo autour de 91 %.

Cela signifie que l'immense majorité des travailleurs évoluent en dehors du modèle classique :

contrat de travail + salaire régulier + cotisations sociales + protection juridique + retraite.

L'économie réelle fonctionne donc largement autrement.

Commerce.

Agriculture familiale.

Petits ateliers.

Taxi-motos.

Restaurants.

Marchés.

Artisanat.

Petits services.

Construction.

Transport.

Activités numériques indépendantes.

Microentreprises.

C'est dans cet univers que travaille une grande partie du pays.

Le secteur informel n'est pas nécessairement synonyme de pauvreté

Une nuance est toutefois indispensable.

Informel ne signifie pas automatiquement pauvre.

Certains entrepreneurs informels gagnent davantage que des salariés du secteur formel.

Des commerçants peuvent gérer des activités importantes sans disposer de structures administratives correspondant à leur véritable taille économique.

Des artisans peuvent employer plusieurs personnes.

Certains transporteurs, restaurateurs ou prestataires de services peuvent également générer des revenus relativement confortables.

Le problème de l'informalité est ailleurs.

Elle rend généralement les travailleurs et les entreprises plus vulnérables.

En cas de maladie, d'accident, de crise économique ou de perte d'activité, la protection peut être extrêmement faible.

Elle complique également l'accès au financement bancaire.

Et elle limite souvent la capacité d'une entreprise à grandir.

Pourquoi autant de Togolais restent-ils dans l'informel ?

La réponse tient d'abord à la structure même de l'économie.

Le secteur formel ne crée tout simplement pas suffisamment d'emplois salariés pour absorber chaque année toutes les personnes qui arrivent sur le marché du travail.

Les jeunes doivent donc créer leurs propres activités.

Ou rejoindre une entreprise familiale.

Ou se tourner vers le commerce.

Ou vers l'agriculture.

Ou vers les services.

La formalisation représente par ailleurs un coût.

Immatriculation.

Fiscalité.

Comptabilité.

Déclarations administratives.

Cotisations.

Normes.

Pour une petite activité générant quelques centaines de milliers de FCFA par mois, ces contraintes peuvent paraître disproportionnées.

Beaucoup préfèrent donc rester en dehors du système.

Une économie qui croît sans suffisamment transformer les emplois

C'est ici que se trouve le cœur du problème togolais.

Le PIB peut augmenter de 5 ou 6 %.

Mais si cette croissance provient principalement de secteurs qui créent relativement peu d'emplois ou si les nouveaux emplois restent peu productifs, l'amélioration du niveau de vie peut être beaucoup plus lente.

Prenons le port.

Le Port de Lomé génère énormément d'activité économique.

Mais une grande partie de ses opérations est hautement mécanisée.

Un port moderne capable de traiter des millions de conteneurs ne nécessite pas des centaines de milliers de travailleurs.

Même chose pour certaines grandes infrastructures.

Ou certaines industries très automatisées.

La croissance économique et la création massive d'emplois ne sont donc pas automatiquement synonymes.

L'agriculture reste incontournable

Pour comprendre l'emploi togolais, il faut quitter Lomé.

Une grande partie de la population vit encore directement ou indirectement de l'agriculture.

Et c'est probablement là que se trouve l'un des plus grands potentiels de création de revenus.

Le problème est que la productivité agricole reste relativement faible.

Un agriculteur peut travailler énormément tout en produisant peu de valeur par heure travaillée.

C'est précisément pour cette raison que la modernisation de l'agriculture est tellement importante.

Irrigation.

Mécanisation adaptée.

Semences améliorées.

Stockage.

Transformation.

Accès aux marchés.

Financement.

Sécurisation foncière.

Si ces éléments progressent, les revenus agricoles peuvent augmenter sans nécessairement pousser toute la population rurale à migrer vers Lomé.

Le véritable potentiel se trouve peut-être après la récolte

Produire davantage est important.

Transformer localement l'est encore davantage.

Prenons le coton.

Un hectare de coton crée une certaine activité.

Mais lorsque ce coton est transformé localement, une nouvelle chaîne apparaît :

égrenage ;

filature ;

tissage ;

confection ;

emballage ;

transport ;

exportation.

À chaque étape, des emplois supplémentaires peuvent être créés.

Le même principe fonctionne avec :

le soja ;

le maïs ;

le manioc ;

les fruits ;

le café ;

le cacao.

C'est pourquoi l'agro-industrie pourrait devenir l'un des secteurs les plus importants pour l'emploi au Togo.

La PIA est donc un test grandeur nature

La Plateforme industrielle d'Adétikopé ne doit pas uniquement être jugée sur le montant des investissements qu'elle attire.

Elle doit aussi être évaluée sur le nombre et la qualité des emplois qu'elle crée.

Le gouvernement veut faire du Togo un pays qui transforme davantage ses matières premières.

Si cette stratégie réussit, elle pourrait créer une nouvelle catégorie d'emplois industriels :

opérateurs de machines ;

techniciens ;

mécaniciens ;

électriciens ;

logisticiens ;

contrôleurs qualité ;

informaticiens ;

comptables ;

responsables de production.

Ce sont précisément ces emplois intermédiaires qui manquent encore dans de nombreuses économies africaines.

Mais encore faut-il disposer des compétences

Une usine peut arriver au Togo.

Cela ne signifie pas automatiquement que tous ses postes techniques seront occupés par des Togolais.

Les entreprises recherchent des compétences précises.

Maintenance industrielle.

Électricité.

Automatisme.

Mécanique.

Logistique.

Informatique.

Contrôle qualité.

Gestion de production.

Si le système éducatif et la formation professionnelle ne produisent pas suffisamment de travailleurs possédant ces compétences, un paradoxe apparaît.

Le pays peut avoir beaucoup de jeunes cherchant du travail pendant que des entreprises disent ne pas trouver les profils dont elles ont besoin.

C'est ce qu'on appelle l'inadéquation des compétences.

Le diplôme ne garantit plus l'emploi

Le problème concerne également les diplômés.

Pendant longtemps, obtenir un diplôme universitaire était considéré comme la voie principale vers un emploi stable.

Mais le nombre de diplômés augmente plus rapidement que certaines catégories d'emplois administratifs.

Résultat :

des diplômés se retrouvent dans des activités sans rapport avec leur formation.

D'autres attendent un concours de la fonction publique.

Certains deviennent entrepreneurs.

D'autres rejoignent le commerce ou les services informels.

Le défi n'est donc plus seulement d'augmenter le nombre de diplômés.

Il est de rapprocher les formations des besoins réels de l'économie.

L'État ne pourra pas employer tout le monde

C'est probablement l'une des transformations les plus importantes à accepter.

Pendant plusieurs décennies, dans de nombreux pays africains, l'emploi public représentait l'une des principales aspirations des jeunes diplômés.

Fonction publique.

Enseignement.

Administration.

Entreprises publiques.

Mais avec la pression exercée sur les finances publiques et la dette, l'État togolais ne peut pas devenir l'employeur de chaque nouvelle génération.

La Banque mondiale estime d'ailleurs que le Togo devra désormais s'appuyer davantage sur le secteur privé pour investir et créer de meilleurs emplois.

Le modèle économique doit donc progressivement évoluer.

L'État construit l'environnement.

Les entreprises créent l'essentiel des emplois.

Mais quelles entreprises ?

Pas uniquement les grandes multinationales.

C'est une erreur fréquente.

Les PME togolaises sont potentiellement beaucoup plus importantes pour l'emploi.

Imaginez 10 grandes entreprises créant chacune 1 000 emplois.

Cela représente 10 000 emplois.

Maintenant imaginez 50 000 petites entreprises capables d'embaucher chacune seulement deux personnes supplémentaires.

Cela représente :

100 000 emplois.

C'est pourquoi le développement des PME peut avoir un effet beaucoup plus diffus sur l'économie.

Mais pour embaucher, elles doivent pouvoir grandir.

Et pour grandir, elles ont besoin de financement.

Nous retrouvons donc le problème analysé dans notre précédent volet sur les banques.

Le crédit devient un problème d'emploi

Lorsqu'une petite entreprise ne peut pas emprunter, elle ne renonce pas seulement à acheter une machine.

Elle peut également renoncer à embaucher.

Un restaurant qui ne peut pas financer son agrandissement n'embauche pas trois nouveaux serveurs.

Un atelier qui ne peut pas acheter une machine ne recrute pas deux techniciens.

Une entreprise agricole qui ne peut pas financer un système d'irrigation ne développe pas sa production.

Le financement bancaire n'est donc pas simplement un sujet financier.

C'est un sujet d'emploi.

Et la forte progression des créances en souffrance observée dans le secteur bancaire togolais rend cette question encore plus importante.

Formaliser sans étouffer

Le gouvernement souhaite également formaliser davantage les petites entreprises.

L'objectif est logique.

Une entreprise formelle peut plus facilement :

ouvrir des comptes professionnels ;

accéder au crédit ;

signer de gros contrats ;

travailler avec l'État ;

participer à des marchés internationaux ;

et protéger ses salariés.

Mais la formalisation ne fonctionnera que si les entrepreneurs voient un avantage concret.

Si elle est perçue uniquement comme une manière de payer davantage de taxes, beaucoup resteront informels.

La question doit donc devenir :

« Qu'est-ce que l'entrepreneur gagne en devenant formel ? »

Accès au crédit ?

Protection sociale ?

Marchés publics ?

Formation ?

Accompagnement ?

Garanties ?

Si la réponse devient suffisamment intéressante, la formalisation peut accélérer.

Le numérique peut créer une nouvelle génération d'emplois

Le Togo possède également une carte nouvelle : le numérique.

Télécommunications.

Fintech.

Data centers.

Cloud.

Développement logiciel.

Services numériques.

Externalisation.

Commerce électronique.

Ces activités nécessitent relativement peu de matières premières.

Un jeune Togolais équipé d'un ordinateur et d'une bonne connexion peut théoriquement vendre un service à Paris, Montréal, Abidjan ou New York depuis Lomé.

C'est une différence fondamentale avec l'industrie traditionnelle.

Mais cette opportunité nécessite trois éléments :

une connexion fiable ;

une électricité stable ;

des compétences.

Sans eux, le potentiel numérique restera largement théorique.

Les femmes sont particulièrement concernées

L'informalité possède également une dimension de genre.

Les données disponibles montrent que l'emploi informel est encore plus répandu chez les femmes.

Beaucoup travaillent dans le commerce, la transformation alimentaire, l'agriculture et différents services.

Ces activités peuvent générer des revenus essentiels pour les ménages.

Mais elles sont souvent peu capitalisées.

Quelques centaines de milliers ou quelques millions de FCFA supplémentaires peuvent parfois transformer une microactivité en véritable petite entreprise.

L'accès des femmes au financement constitue donc également un puissant levier de création d'emplois.

Lomé ne doit pas devenir la seule machine à emplois

Un autre problème apparaît lorsqu'on regarde la géographie.

Une grande partie des activités modernes se concentre autour de Lomé et de sa périphérie.

Port.

Banques.

Télécommunications.

Administration.

Services.

Industries.

PIA.

Mais la majorité du territoire ne peut pas dépendre uniquement de la capitale.

Si les opportunités économiques restent trop concentrées dans le Grand Lomé, la migration interne continuera.

Avec les conséquences que l'on connaît :

pression immobilière ;

transport ;

embouteillages ;

urbanisation informelle ;

coût du logement ;

services publics sous pression.

Créer des pôles économiques secondaires devient donc essentiel.

Kara, Sokodé, Atakpamé, Kpalimé, Dapaong et d'autres villes doivent progressivement développer leurs propres écosystèmes économiques.

La croissance doit maintenant changer de nature

C'est probablement la principale conclusion de cette série.

Le Togo a réussi à maintenir une croissance relativement forte.

Mais la Banque mondiale estime que pour faire reculer fortement la pauvreté et viser le statut de pays à revenu intermédiaire supérieur d'ici 2045, le pays devra maintenir une croissance supérieure à 6 % tout en approfondissant les réformes.

Mais le chiffre du PIB ne suffira pas.

La question essentielle sera :

quelle croissance ?

Une croissance qui crée peu d'emplois ?

Ou une croissance qui transforme des centaines de milliers d'activités informelles en entreprises plus productives ?

Une croissance concentrée à Lomé ?

Ou une croissance qui atteint les régions ?

Une croissance tirée par l'État et la dette ?

Ou une croissance portée progressivement par les entreprises privées ?

C'est là que se trouve la prochaine bataille économique.

Le vrai indicateur : combien gagne un Togolais après une journée de travail ?

Le débat économique se concentre souvent sur :

le PIB ;

la dette ;

les investissements ;

les milliards ;

les banques ;

les exportations.

Ces indicateurs sont indispensables.

Mais pour un ménage, l'économie se résume finalement à une question beaucoup plus simple :

combien d'argent reste-t-il après une journée ou un mois de travail ?

C'est probablement le meilleur test de la transformation économique.

Lorsque la productivité augmente, les entreprises peuvent payer davantage.

Lorsque les revenus augmentent, les ménages consomment davantage.

Lorsque la consommation augmente, les entreprises vendent davantage.

Elles investissent.

Elles recrutent.

Et un cercle vertueux peut commencer.

Le Togo n'a donc pas seulement besoin de plus d'emplois

Il a besoin de meilleurs emplois.

Des emplois plus productifs.

Plus stables.

Mieux rémunérés.

Davantage formalisés.

Répartis sur le territoire.

Et suffisamment nombreux pour absorber une population jeune.

Le port peut apporter les marchandises.

Les investisseurs peuvent apporter les capitaux.

Les banques peuvent apporter le financement.

Les infrastructures peuvent faciliter la production.

Mais au bout de cette chaîne, le véritable succès économique se mesurera ailleurs :

dans la capacité d'un Togolais à vivre correctement de son travail.

C'est probablement le défi économique le plus important du pays pour la prochaine décennie.

Quelle est votre réaction ?

Aimer Aimer 0
Je n’aime pas Je n’aime pas 0
Amour Amour 0
Drôle Drôle 0
Waouh Waouh 0
Triste Triste 0
En colère En colère 0
Oganews

As a passionate news reporter, I am fueled by an insatiable curiosity and an unwavering commitment to truth. With a keen eye for detail and a relentless pursuit of stories, I strive to deliver timely and accurate information that empowers and engages readers.

Commentaires (0)

User