Togo : l’économie grandit, mais les Togolais sont-ils réellement devenus plus riches ?
LOMÉ — Les chiffres donnent l’image d’une économie togolaise en pleine progression. Le produit intérieur brut augmente, les investissements se multiplient, le port de Lomé poursuit son développement et le pays vient de franchir un nouveau seuil de revenu par habitant. Mais derrière cette photographie macroéconomique encourageante se cache une question beaucoup plus concrète : cette croissance se traduit-elle réellement par une amélioration du niveau de vie des Togolais ?
Car une économie peut devenir plus riche sans que tous ses habitants ne le ressentent de la même manière.
Et c’est précisément tout le paradoxe togolais.
Une économie qui a incontestablement grandi
Sur le plan strictement économique, le Togo a enregistré des performances solides ces dernières années.
Le Fonds monétaire international estime que le PIB réel du pays a progressé d’environ 6 % en 2025, principalement grâce au dynamisme des services.
Les premières estimations publiées par l’Institut national de la statistique et des études économiques et démographiques (INSEED) montrent de leur côté que le PIB nominal du Togo a atteint 6 919,1 milliards de FCFA en 2025, contre 6 453,6 milliards en 2024, soit une progression nominale de 7,2 %.
Le contraste avec le Togo d'il y a une ou deux décennies est donc considérable.
Routes, infrastructures portuaires, zones industrielles, services financiers, télécommunications, logistique et investissements privés ont progressivement transformé une partie du paysage économique.
Mais l'indicateur qui pourrait le mieux symboliser cette évolution est ailleurs.
Environ 1 400 dollars de PIB par habitant
Selon l'INSEED, en rapportant le PIB 2025 à une population estimée à environ 8,5 millions d'habitants, le PIB par habitant du Togo avoisinerait désormais 1 400 dollars américains.
C'est une évolution importante.
Mais ce chiffre doit être correctement interprété.
Le PIB par habitant n'est pas le salaire moyen d'un Togolais.
Il ne signifie surtout pas que chaque citoyen dispose effectivement de 1 400 dollars par an.
Il s'agit d'une moyenne obtenue en divisant la richesse produite dans le pays par sa population.
Et comme toutes les moyennes, elle peut masquer des écarts considérables.
Un pays peut donc afficher une progression rapide de son PIB par habitant alors qu'une partie importante de sa population continue de rencontrer de grandes difficultés économiques.
C'est là que commence le véritable débat sur le modèle de croissance togolais.
Croissance forte, réduction de la pauvreté plus lente
Les données de la Banque mondiale apportent ici un éclairage essentiel.
L'institution constate que malgré la résilience économique du Togo et une croissance moyenne de 6,1 % entre 2021 et 2023, la réduction de l'extrême pauvreté a été relativement modeste.
Autrement dit : la richesse produite augmente rapidement, mais ses effets sociaux mettent davantage de temps à apparaître.
La Banque mondiale souligne également une fracture géographique particulièrement importante.
Sur sa page consacrée au Togo, elle indique que la pauvreté est nettement plus élevée dans les zones rurales que dans les zones urbaines et explique notamment cette différence par une croissance concentrée dans les secteurs économiques modernes et par les inégalités d'accès aux services de qualité.
Cette observation permet de mieux comprendre le paradoxe.
Une grande partie des nouveaux moteurs de l'économie togolaise est concentrée autour de Lomé et du corridor économique reliant le port aux marchés de l'hinterland.
Le développement du port, de la logistique, des banques, des télécommunications et de l'industrie peut donc faire progresser fortement le PIB sans produire immédiatement les mêmes effets sur le revenu d'un agriculteur des Savanes, d'une commerçante d'une petite ville ou d'un jeune actif du centre du pays.
Lomé avance plus vite que le reste du pays
Le problème est donc aussi territorial.
La capitale concentre une grande partie des administrations, banques, sièges sociaux, entreprises, activités logistiques, infrastructures et emplois du secteur formel.
Le port autonome de Lomé constitue parallèlement l'un des principaux actifs stratégiques du pays.
La Plateforme industrielle d'Adétikopé, située à proximité de la capitale, représente un autre pilier de la stratégie d'industrialisation.
La Banque mondiale considère d'ailleurs l'investissement privé, notamment autour de cette plateforme industrielle, comme l'un des moteurs susceptibles de soutenir l'activité économique togolaise.
Cette stratégie possède une logique économique évidente : exploiter la position géographique du Togo pour transformer le pays en plateforme commerciale, industrielle et logistique entre le golfe de Guinée et le Sahel.
Mais elle pose simultanément une question majeure :
comment faire en sorte que la richesse créée autour de ces grands pôles économiques irrigue davantage le reste du territoire ?
Le chômage officiel ne raconte pas toute l'histoire
Autre paradoxe : selon les estimations modélisées de l'Organisation internationale du travail reprises par la Banque mondiale, le taux de chômage au Togo se situait autour de 2 % en 2025.
Pris isolément, ce chiffre pourrait donner l'impression d'un marché du travail extrêmement performant.
La réalité économique est plus complexe.
Dans une économie où une grande partie de la population active travaille dans l'informel, l'agriculture familiale, le petit commerce ou des activités à faible productivité, avoir une activité ne signifie pas nécessairement disposer d'un revenu stable et suffisant.
La véritable question n'est donc pas seulement :
« Combien de Togolais travaillent ? »
Mais plutôt :
« Combien disposent d'un emploi suffisamment productif et rémunérateur pour améliorer durablement leurs conditions de vie ? »
C'est justement pour cette raison que la Banque mondiale insiste désormais sur la nécessité de stimuler le secteur privé et de créer davantage d'emplois productifs. Elle estime que pour réduire fortement la pauvreté et atteindre à terme le statut de pays à revenu intermédiaire supérieur, le Togo devra maintenir une croissance élevée tout en accélérant les réformes favorisant l'investissement privé et l'emploi.
L'inflation a reculé, mais les ménages ont déjà subi plusieurs années de hausse des prix
Il faut également distinguer inflation et niveau des prix.
L'inflation s'est fortement calmée dans l'UEMOA en 2025. La BCEAO indique que le taux d'inflation moyen de l'Union est ressorti à 0 % en 2025, après 3,5 % en 2024, notamment grâce à l'amélioration de l'offre alimentaire.
C'est une bonne nouvelle pour les ménages.
Mais une baisse de l'inflation ne signifie pas nécessairement un retour des prix à leurs niveaux antérieurs.
Lorsque le prix d'un produit augmente fortement pendant plusieurs années puis se stabilise, le consommateur continue de payer le nouveau prix plus élevé.
Le ressenti des ménages peut donc rester difficile alors même que les statistiques montrent une nette amélioration de l'inflation.
Et un nouveau risque apparaît en 2026.
Le FMI prévoit une remontée temporaire de l'inflation au Togo, notamment en raison des tensions géopolitiques et du choc sur les prix de l'énergie. L'institution considère d'ailleurs que la protection des populations les plus vulnérables doit rester l'une des priorités des autorités.
Le Togo doit également payer le prix de son développement
La croissance togolaise n'est pas apparue spontanément.
Elle s'est accompagnée d'investissements importants dans les infrastructures et d'une augmentation de l'endettement public.
La Banque mondiale estimait la dette publique à 72,1 % du PIB en 2024, tout en signalant une dépendance accrue aux financements de court terme.
Le pays est désormais engagé dans une phase de consolidation budgétaire.
L'objectif consiste à réduire les déficits tout en continuant à financer les infrastructures, l'éducation, la santé, la sécurité et les politiques sociales.
L'équation est délicate.
Réduire trop rapidement les dépenses publiques pourrait ralentir l'économie.
Continuer à dépenser fortement pourrait, à l'inverse, accroître les contraintes liées à la dette.
Le Togo doit donc désormais réussir une transition importante : passer d'une croissance largement soutenue par l'investissement public à une croissance davantage tirée par l'investissement privé et la productivité.
2026 : un ralentissement attendu
Les dernières projections invitent également à la prudence.
Dans son Macro Poverty Outlook publié en 2026, la Banque mondiale estime que la croissance, après environ 5,9 % en 2025 selon ses propres estimations, pourrait ralentir autour de 5 % en 2026, avant de repartir vers 6 % en 2027-2028.
Le FMI prévoit lui aussi un ralentissement temporaire en 2026.
Les institutions internationales ne donnent donc pas toujours exactement les mêmes chiffres, en raison notamment des dates de publication, des révisions statistiques et des méthodologies employées.
Mais elles convergent sur l'essentiel :
l'économie togolaise reste dynamique, mais elle entre dans une période plus exigeante.
Le véritable défi n'est plus seulement de faire croître le PIB
Pendant longtemps, la priorité du Togo était de construire les infrastructures nécessaires à son développement et de remettre l'économie sur une trajectoire de croissance durable.
Une partie de ce travail a été réalisée.
Le défi de la prochaine décennie sera différent.
Il faudra transformer cette croissance en emplois productifs, augmenter les revenus des ménages, développer les entreprises locales, améliorer la productivité agricole et réduire les énormes écarts entre Lomé et certaines régions de l'intérieur.
Car une économie ne se juge pas uniquement au nombre de milliards supplémentaires inscrits dans les comptes nationaux.
Elle se mesure également à la capacité d'une famille à se nourrir, se loger, envoyer ses enfants à l'école, se soigner, épargner et envisager l'avenir avec davantage de sécurité.
Alors, les Togolais sont-ils réellement devenus plus riches ?
La réponse est donc : oui, collectivement, mais de manière très inégale et encore insuffisamment perceptible pour une partie de la population.
Le Togo produit aujourd'hui davantage de richesse qu'auparavant. Son PIB augmente, son économie se diversifie et plusieurs infrastructures stratégiques commencent à porter leurs fruits.
Mais les données sur la pauvreté et les disparités territoriales montrent que la transformation de cette croissance en amélioration généralisée du niveau de vie reste inachevée.
C'est probablement là que se jouera la prochaine étape du développement togolais.
Après avoir cherché à faire grossir le gâteau économique, le pays devra réussir à faire en sorte qu'un nombre beaucoup plus important de Togolais puisse réellement en ressentir les effets.
Et pour comprendre où se crée aujourd'hui une partie de cette nouvelle richesse, il faut regarder vers un endroit bien précis : le port de Lomé.
C'est ce que nous examinerons dans le prochain volet de notre série sur l'économie togolaise.
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