Sahel : la rançon à 50 millions de dollars qui révèle la machine financière du JNIM
Une rançon estimée à près de 50 millions de dollars liée à un enlèvement au Mali aurait considérablement renforcé les capacités du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), branche d’Al-Qaïda devenue l’une des organisations armées les plus puissantes du Sahel. Derrière ce chiffre spectaculaire apparaît surtout une réalité plus inquiétante : enlèvements, taxes, or, racket, péages routiers et contrebande ont permis au groupe de construire une véritable économie de guerre. Pour le Burkina Faso, directement exposé à cette expansion, comprendre ces circuits financiers devient aussi important que gagner les batailles militaires.
Pendant des années, la guerre contre les groupes jihadistes au Sahel a surtout été racontée en termes de combattants, d’armes, de territoires perdus ou reconquis et d’opérations militaires.
Mais une autre guerre, beaucoup moins visible, se déroule parallèlement.
La guerre de l’argent.
Car pour recruter plusieurs milliers de combattants, acheter des véhicules, se procurer des armes, financer des déplacements, maintenir des réseaux de renseignement et mener des opérations simultanément au Mali, au Burkina Faso, au Niger et désormais aux portes des pays côtiers, il faut une ressource essentielle :
des millions de dollars.
Un récent rapport des Nations unies permet de mieux comprendre comment le Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, plus connu sous l’acronyme JNIM, parvient à alimenter cette machine.
Et l’un des chiffres révélés est vertigineux.
Une rançon proche de 50 millions de dollars
Dans son rapport S/2026/44 consacré aux groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, l’équipe de surveillance des Nations unies décrit une forte progression des enlèvements contre rançon dans le Sahel.
Selon le document, les enlèvements visant des ressortissants étrangers ont presque doublé entre mai et octobre 2025 pour atteindre 22 cas.
Le rapport mentionne surtout l’enlèvement, en septembre, d’un membre d’une famille royale d’un pays du Conseil de coopération du Golfe.
Pour obtenir sa libération, une rançon avoisinant 50 millions de dollars aurait été demandée.
Les experts de l’ONU précisent également que, selon des informations non confirmées, l’opération aurait pu s’accompagner de libérations de prisonniers et d’un transfert d’armes.
Reuters a ensuite rapporté, en s’appuyant sur le rapport de l’ONU et sur des sources régionales, qu’un paiement de cet ordre aurait effectivement été effectué fin 2025 et qu’il aurait joué un rôle important dans le financement des opérations du JNIM.
L’agence précise toutefois que le rapport de l’ONU ne nomme officiellement ni l’otage ni le payeur. Des sources régionales interrogées par Reuters ont désigné les Émirats arabes unis comme étant à l’origine du paiement, mais Abou Dhabi n’a ni confirmé ni démenti cette information.
Cette distinction est essentielle.
Le chiffre de 50 millions de dollars est donc suffisamment sérieux pour apparaître dans un rapport des Nations unies, mais certains détails entourant le paiement restent entourés d’incertitudes.
Une chose est en revanche beaucoup moins contestée :
les enlèvements sont devenus une source majeure de financement pour le JNIM.
Pourquoi 50 millions de dollars peuvent changer une guerre
Dans un conflit comme celui du Sahel, 50 millions de dollars représentent une somme considérable.
Il serait trompeur d’imaginer que cet argent sert uniquement à acheter des armes.
Une organisation insurgée doit financer tout un écosystème.
Il faut entretenir les combattants.
Acheter du carburant.
Entretenir ou acquérir des motos et des véhicules.
Acheminer des armes et des munitions.
Payer des informateurs.
Assurer la communication entre les différentes unités.
Soutenir certains réseaux locaux.
Financer les déplacements à travers plusieurs frontières.
Et parfois redistribuer une partie des ressources afin de maintenir l’influence du groupe dans certaines communautés.
Selon Reuters, le JNIM compterait désormais environ 7 000 à 8 000 combattants, ce qui donne une idée de l’ampleur du dispositif nécessaire à son fonctionnement.
Le groupe n’est donc plus seulement une succession de petites cellules isolées opérant dans le désert.
Il s’apparente de plus en plus à une organisation insurgée structurée disposant de capacités militaires, économiques et logistiques transnationales.
L’enlèvement est devenu un modèle économique
Le plus préoccupant dans le rapport de l’ONU n’est peut-être même pas le montant de la rançon.
C’est la conclusion qu’en tire le JNIM.
Les Nations unies constatent que les sommes obtenues ont encouragé l’organisation à considérer l’enlèvement contre rançon comme une méthode particulièrement efficace pour lever des fonds.
Les ressortissants étrangers deviennent donc des cibles très attractives.
Le raisonnement est froidement économique.
Une opération d’enlèvement peut mobiliser un nombre relativement limité de combattants.
Mais si elle aboutit à une rançon de plusieurs millions de dollars, le retour financier est gigantesque.
Cela explique pourquoi les travailleurs étrangers, personnels d’entreprises, expatriés ou ressortissants de pays considérés comme capables de payer deviennent particulièrement vulnérables.
L’enlèvement cesse alors d’être uniquement une tactique terroriste.
Il devient un investissement.
Mais les rançons ne représentent qu’une partie de l’argent
C’est ici que le rapport de l’ONU devient particulièrement instructif.
Il détaille une économie beaucoup plus large.
Le JNIM génère notamment des revenus grâce à :
- la taxation des populations dans les territoires où il exerce une influence ;
- la collecte forcée ou semi-forcée de la zakat ;
- l’imposition de taxes sur les transports ;
- les péages routiers ;
- la contrebande ;
- le vol et la commercialisation du bétail ;
- certaines activités liées à l’exploitation de l’or ;
- les enlèvements contre rançon.
Les experts des Nations unies expliquent même que, dans certaines zones, la zakat peut être augmentée à des niveaux proches de l’extorsion lorsque les populations refusent de coopérer.
Cela signifie que le JNIM tente progressivement de remplacer l’État dans certaines fonctions fondamentales.
Il prélève des taxes.
Contrôle des routes.
Réglemente certaines activités économiques.
Influence le commerce.
Et impose ses propres règles.
C’est précisément ce qui rend cette insurrection si difficile à combattre.
L’or : le nerf caché de la guerre sahélienne ?
Le cas de l’or mérite une attention particulière.
Le Sahel possède d’importantes zones aurifères, notamment au Mali et au Burkina Faso.
Or l’exploitation artisanale est extrêmement difficile à contrôler intégralement.
Une partie de l’or peut circuler par des réseaux informels, traverser les frontières et être revendue plusieurs fois avant d’entrer dans les circuits commerciaux internationaux.
Lorsqu’un groupe armé contrôle une zone minière ou les routes qui y conduisent, il n’a pas nécessairement besoin d’exploiter lui-même la mine.
Il peut simplement taxer :
le mineur ;
le commerçant ;
le transporteur ;
ou le passage.
Les Nations unies indiquent explicitement que le JNIM tire notamment des revenus de la supervision de l’exploitation de l’or et d’autres activités commerciales dans certaines zones qu’il influence.
C’est une dimension cruciale pour le Burkina Faso.
Car plus Ouagadougou cherche à reprendre le contrôle de ses ressources aurifères et à formaliser le secteur, plus la bataille économique autour de l’or devient également une bataille sécuritaire.
La stratégie du JNIM a changé d’échelle
Le groupe ne cherche plus uniquement à attaquer des positions militaires isolées.
Il s’intéresse désormais directement à l’économie.
Les Nations unies signalent ainsi au Mali des attaques contre des sites miniers, des installations industrielles et des axes logistiques stratégiques.
L’exemple le plus spectaculaire reste le blocus autour de Bamako.
À partir de septembre 2025, le JNIM a ciblé des convois de carburant venant notamment des pays voisins.
Selon le rapport onusien, des centaines de camions-citernes ont été détruits dans le cadre de cette stratégie visant à perturber l’approvisionnement de la capitale malienne.
L’objectif n’était pas nécessairement de conquérir Bamako.
Les États membres consultés par l’ONU estimaient d’ailleurs que le JNIM n’avait pas la capacité de prendre rapidement la capitale.
L’objectif semblait différent :
étrangler économiquement le pouvoir.
Créer des pénuries.
Faire monter les prix.
Perturber les transports.
Démontrer que le gouvernement ne peut pas sécuriser ses principaux axes.
Et progressivement éroder la confiance de la population.
C’est une forme de guerre économique.
Le Burkina Faso directement dans la ligne de mire
Pour Ouagadougou, ces informations sont loin d’être une affaire uniquement malienne.
Le rapport des Nations unies classe clairement le Burkina Faso parmi les principaux territoires d’activité du JNIM.
Les experts signalent une intensification des opérations du groupe dans les régions sahéliennes, orientales et du centre-nord du Burkina.
Ils soulignent également que des combattants ont parfois été déplacés du Burkina vers le Mali en fonction des besoins opérationnels du groupe.
C’est un élément fondamental.
Le JNIM raisonne à l’échelle régionale.
Un combattant présent aujourd’hui au Burkina Faso peut être redéployé demain au Mali.
Une route utilisée au Niger peut servir à approvisionner une unité burkinabè.
Une rançon obtenue au Mali peut contribuer à financer des opérations menées ailleurs.
La frontière administrative entre deux États n’a donc pas la même importance pour le groupe que pour les armées nationales qui le combattent.
Un Burkinabè chargé de l’expansion vers les pays côtiers
Le rapport de l’ONU apporte également une information particulièrement importante concernant la structure du JNIM.
Selon les États membres cités par les experts, Sekou Muslimu, présenté comme un ressortissant burkinabè et un haut responsable du JNIM au Burkina Faso, aurait été nommé à la tête des opérations du groupe dans l’est du pays.
Sa mission dépasserait largement les frontières burkinabè.
Il serait chargé de favoriser l’expansion du JNIM vers plusieurs États voisins :
le Bénin ;
la Côte d’Ivoire ;
le Ghana ;
le Niger ;
et le Togo.
Voilà pourquoi la guerre menée au Burkina Faso concerne désormais toute l’Afrique de l’Ouest.
Le pays constitue l’un des principaux verrous géographiques entre le cœur de l’insurrection sahélienne et les États côtiers.
Du Burkina jusqu’au golfe de Guinée
Le mouvement est déjà visible.
Au Bénin, le JNIM a développé des opérations dans les départements de l’Alibori, du Borgou et de l’Atacora.
Le groupe s’en prend notamment aux forces de sécurité et tente d’intimider ou d’enlever certains habitants.
L’ONU relève également une première attaque revendiquée par le JNIM au Nigeria à la fin octobre 2025, dans l’État de Kwara, près de la frontière béninoise.
Reuters estime désormais que différents groupes jihadistes actifs en Afrique de l’Ouest disposent d’une présence ou de réseaux s’étendant sur environ 3 000 kilomètres, depuis l’ouest du Mali jusqu’à la région du lac Tchad.
La menace n’est donc plus exclusivement sahélienne.
Elle devient progressivement ouest-africaine.
Quand une attaque au Mali peut avoir des conséquences au Burkina
C’est l’un des principaux enseignements de cette nouvelle configuration.
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne sont pas trois guerres différentes.
Ils constituent plusieurs fronts d’une même zone d’insurrection.
L’ONU rapporte par exemple qu’à un moment donné, le rythme des attaques du JNIM au Burkina Faso avait diminué parce que certains combattants avaient été transférés vers le Mali pour soutenir les opérations de blocus.
Cela signifie qu’une accalmie dans une région donnée peut parfois être trompeuse.
Elle peut refléter une défaite du groupe.
Mais elle peut également correspondre à un redéploiement tactique vers un autre front.
Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel, cette mobilité constitue un immense défi.
L’AES répond par une intégration militaire croissante
Face à une menace qui ignore les frontières, le Burkina Faso, le Mali et le Niger tentent eux aussi de raisonner à l’échelle régionale.
En juillet 2026, les trois pays de l’AES ont annoncé un approfondissement de leur coopération militaire avec la Russie alors que les attaques jihadistes continuaient dans la région.
L’objectif de l’AES est notamment d’améliorer la coordination des opérations et de réduire la capacité des combattants à profiter des frontières.
Mais l’affaire des rançons montre les limites d’une réponse uniquement militaire.
Même si une armée détruit un camp ou élimine un commandant, une organisation capable de générer plusieurs dizaines de millions de dollars peut reconstruire une partie de ses capacités.
La véritable bataille doit donc également porter sur les flux financiers.
Le Burkina a déjà renforcé son dispositif financier
Sur ce terrain, Ouagadougou peut mettre en avant une avancée importante.
En octobre 2025, le Burkina Faso a été retiré de la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI).
Les Nations unies ont salué cette évolution comme le résultat du renforcement du dispositif national de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.
C’est important.
Mais bloquer les financements jihadistes au Sahel est particulièrement complexe.
Une grande partie de l’économie rurale fonctionne encore en espèces.
Les frontières sont immenses.
Le bétail peut être déplacé.
L’or est facilement transportable.
Les réseaux informels sont nombreux.
Et certains prélèvements effectués par les groupes armés sont directement imposés aux populations, loin du système bancaire.
Autrement dit, le contrôle des banques ne suffit pas.
Il faut également contrôler les routes, les marchés, les mines, les frontières et les circuits commerciaux.
La guerre économique devient centrale
Le phénomène pourrait modifier la manière dont les autorités burkinabè pensent la lutte contre le terrorisme.
Chaque territoire repris au JNIM ne représente pas uniquement quelques kilomètres carrés supplémentaires.
Il peut signifier :
une mine dont le groupe ne peut plus prélever les revenus ;
un marché qui cesse de payer une taxe ;
une route qui ne génère plus de péage ;
un village qui ne verse plus de zakat ;
un corridor logistique interrompu.
Reconquérir le territoire revient donc aussi à assécher les finances du groupe.
Cette dimension donne un autre sens à certaines opérations militaires.
La carte sécuritaire et la carte économique sont de plus en plus indissociables.
Le cercle vicieux des rançons
L’affaire des 50 millions de dollars pose aussi une question diplomatique extrêmement délicate.
Que doit faire un État lorsqu’un de ses ressortissants est retenu en otage ?
Pour les familles, la priorité est naturellement de sauver la personne détenue.
Mais pour les autorités, payer une rançon peut créer un terrible paradoxe.
L’argent permet de libérer un otage aujourd’hui.
Il peut financer demain l’enlèvement de plusieurs autres personnes.
Plus le montant payé est élevé, plus la prise d’otages devient rentable.
Et plus elle devient rentable, plus les groupes armés sont incités à recommencer.
C’est exactement la dynamique décrite par les experts des Nations unies.
La rançon ne finance donc pas seulement une organisation.
Elle peut également transformer son comportement futur.
Le terrorisme devient une économie
C’est peut-être l’enseignement essentiel de ce dossier.
Le JNIM n’est pas uniquement une organisation idéologique ou militaire.
Il est également devenu un acteur économique clandestin.
Il taxe.
Il prélève.
Il contrôle.
Il trafique.
Il enlève.
Il rackette.
Il cherche parfois à perturber des secteurs économiques entiers.
Cette capacité explique en partie pourquoi une décennie d’opérations militaires internationales n’a pas suffi à éliminer les groupes jihadistes du Sahel.
Une armée peut reprendre une localité.
Mais si les réseaux économiques, les routes de contrebande et les mécanismes de financement restent actifs, l’organisation peut revenir.
Pour Ibrahim Traoré, un défi qui dépasse les armes
Le président burkinabè a fait de la reconquête du territoire la priorité absolue de son pouvoir.
L’armée a été renforcée.
Les Volontaires pour la défense de la patrie ont été massivement mobilisés.
Les investissements militaires ont augmenté.
Mais les nouvelles informations concernant le financement du JNIM montrent qu’une deuxième bataille devient indispensable.
Il faut rendre la guerre financièrement impossible pour les groupes armés.
Cela signifie sécuriser les zones minières.
Tracer davantage les flux d’or.
Contrôler les corridors de commerce.
Limiter les trafics de bétail.
Couper les réseaux logistiques.
Surveiller les mouvements financiers suspects.
Et surtout restaurer l’État dans les territoires reconquis afin que la population ne soit plus obligée de payer les taxes imposées par les groupes armés.
Une guerre que personne ne gagnera seulement avec des fusils
Le chiffre de 50 millions de dollars attire forcément l’attention.
Mais le véritable scandale n’est peut-être pas le montant d’une seule rançon.
Il réside dans l’existence d’un système économique suffisamment développé pour permettre à une organisation jihadiste de lever des fonds sur plusieurs territoires et de les réinvestir dans une guerre régionale.
C’est là que se trouve le danger.
Le JNIM a compris qu’il n’a pas forcément besoin de contrôler officiellement un État.
Il lui suffit parfois de contrôler une route.
Une mine.
Un marché.
Une frontière.
Ou un otage particulièrement précieux.
Pour le Burkina Faso et ses partenaires de l’AES, la prochaine phase de la guerre pourrait donc dépendre autant des services de renseignement financier, des douanes, de la gestion de l’or et du contrôle des routes que des unités combattantes sur le terrain.
Parce qu’au Sahel, derrière chaque offensive militaire, une autre bataille se déroule dans l’ombre.
Celle de savoir qui possède l’argent nécessaire pour continuer la guerre.
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