Or, pétrole, uranium : l’AES veut transformer ses richesses en véritable puissance économique
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger viennent de franchir une nouvelle étape dans la construction économique de l’Alliance des États du Sahel. Réunis à Ouagadougou, les ministres chargés des Mines, de l’Énergie et des Hydrocarbures ont adopté des cadres communs pour harmoniser leurs politiques et mieux exploiter leurs ressources. Derrière les discours sur la souveraineté se dessine une ambition beaucoup plus vaste : faire de l’or, de l’uranium, du pétrole et de l’énergie les fondations d’une économie sahélienne intégrée. Mais entre ambitions industrielles, besoin de capitaux et tensions avec certains investisseurs étrangers, le pari reste considérable.
Pendant longtemps, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont eu un point commun paradoxal.
Ils disposent d’importantes ressources naturelles, mais restent parmi les économies les plus fragiles du continent.
Le Mali et le Burkina Faso comptent parmi les grands producteurs d’or en Afrique.
Le Niger possède d’importantes ressources en uranium et est devenu producteur de pétrole.
Les trois pays disposent également d’un potentiel solaire considérable.
Pourtant, leurs économies restent dépendantes de l’importation de nombreux produits transformés, de l’énergie étrangère et de capitaux extérieurs.
C’est précisément cette contradiction que la Confédération des États du Sahel veut désormais attaquer.
Ouagadougou devient le laboratoire économique de l’AES
Du 10 au 13 août 2026, experts, hauts fonctionnaires puis ministres du Burkina Faso, du Mali et du Niger se sont réunis à Ouagadougou.
Il s’agissait de la première rencontre ministérielle consacrée spécifiquement à l’énergie, aux mines et aux hydrocarbures dans le cadre de l’AES.
Et les décisions prises dépassent largement une simple réunion diplomatique.
Les trois États ont adopté plusieurs documents destinés à structurer progressivement une politique commune.
Parmi eux figurent notamment :
- une convention-cadre pour l’exploitation des ressources énergétiques et minières ;
- un cadre harmonisé des politiques minières ;
- un cadre harmonisé des politiques énergétiques ;
- des mécanismes de coopération dans le secteur ;
- ainsi que la création d’une Semaine de l’Énergie, des Mines et des Hydrocarbures de l’AES.
La première édition de cette semaine commune doit se tenir à Ouagadougou du 14 au 19 septembre 2026, parallèlement à la Semaine des activités minières d’Afrique de l’Ouest.
Ce rendez-vous peut sembler technique.
Il traduit pourtant une évolution politique majeure.
L’AES veut progressivement passer d’une alliance essentiellement militaire et diplomatique à une véritable construction économique.
Le nouveau mot d’ordre : ne plus seulement extraire
Le principe défendu par les trois gouvernements est simple.
Il ne suffit plus de posséder des ressources naturelles.
Il faut pouvoir :
les exploiter ;
les transformer ;
les transporter ;
les commercialiser ;
et surtout conserver une plus grande partie de leur valeur économique.
Le Premier ministre burkinabè Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo a présenté cette stratégie comme un moyen de transformer les ressources énergétiques et minières en leviers d’industrialisation et de souveraineté économique.
Le raisonnement est particulièrement visible dans le secteur de l’or.
L’or, première bataille économique de l’AES
Au Burkina Faso comme au Mali, l’or représente l’une des principales sources de devises.
Mais pendant des décennies, une grande partie de la valeur ajoutée liée au métal a été captée en dehors des pays producteurs.
L’or peut être extrait en Afrique, exporté brut ou semi-transformé puis raffiné et commercialisé ailleurs.
Les gouvernements sahéliens veulent modifier ce modèle.
Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré a lancé en novembre 2023 le chantier d’une raffinerie nationale d’or.
Le message politique était déjà clair :
l’or burkinabè doit produire davantage de valeur au Burkina Faso.
Le Mali suit une trajectoire similaire.
En juin 2025, Bamako a lancé la construction d’une nouvelle raffinerie d’or soutenue notamment par des partenaires russes.
L’installation annoncée doit disposer d’une capacité pouvant atteindre 200 tonnes d’or par an, largement supérieure à la seule production nationale malienne, ce qui laisse entrevoir l’ambition d’en faire à terme une plateforme régionale.
Voilà où l’AES pourrait prendre une autre dimension.
Un pays peut construire une raffinerie.
Trois pays peuvent commencer à créer un marché.
Et si l’or burkinabè était raffiné au Mali — ou inversement ?
C’est l’une des questions que pose l’harmonisation des politiques minières.
Si les trois pays parviennent réellement à développer un cadre économique commun, une infrastructure implantée dans un État pourrait potentiellement servir plusieurs économies de la Confédération.
Cela éviterait de dupliquer systématiquement les installations coûteuses.
Un pays pourrait se spécialiser dans certaines étapes.
Un autre dans la transformation.
Un autre encore dans la logistique ou l’exportation.
Ce type d’intégration constitue précisément l’un des objectifs implicites du projet.
Mais pour y parvenir, les réglementations minières devront devenir beaucoup plus compatibles.
C’est pourquoi les experts de l’AES insistent sur la nécessité d’éviter des politiques radicalement différentes d’un État à l’autre.
Le Mali teste jusqu’où peut aller la souveraineté minière
Le Mali constitue aujourd’hui le laboratoire le plus avancé — mais également le plus risqué — de cette politique.
Le code minier adopté en 2023 a augmenté la participation potentielle de l’État et des investisseurs nationaux dans les projets miniers.
En 2026, Bamako a également créé une nouvelle société publique destinée à gérer les participations de l’État dans les compagnies minières.
Selon Reuters, le gouvernement affirme que ses réformes ont contribué à augmenter fortement les revenus publics issus du secteur.
Un audit gouvernemental aurait permis de récupérer 761 milliards de FCFA, soit environ 1,2 milliard de dollars, correspondant à des arriérés réclamés aux compagnies minières.
Sur le papier, c’est exactement l’objectif recherché :
faire revenir davantage d’argent dans les caisses nationales.
Mais la méthode a aussi provoqué de fortes tensions avec certains investisseurs.
Le prix possible d’une politique plus agressive
L’expérience malienne révèle en effet l’autre face du modèle.
Les tensions avec les compagnies minières et la suspension temporaire de certaines opérations ont pesé sur la production.
La production industrielle d’or du Mali a chuté de près de 23 % en 2025, passant d’environ 54,8 tonnes en 2024 à 42,2 tonnes.
Le ministère malien des Mines prévoit désormais une production industrielle d’environ 43,2 tonnes en 2026, puis une remontée progressive les années suivantes.
Cette évolution illustre le dilemme auquel tous les pays de l’AES pourraient être confrontés.
Vouloir récupérer une plus grande part de la richesse minière est économiquement compréhensible.
Mais si les conditions deviennent trop imprévisibles pour les investisseurs, certains projets peuvent être retardés ou abandonnés.
La souveraineté ne consiste donc pas simplement à augmenter les taxes.
Elle exige de trouver un équilibre entre :
contrôle national et attractivité des investissements.
Le Niger apporte ce que le Burkina et le Mali n’ont pas : le pétrole
C’est probablement ici que l’intégration de l’AES devient la plus intéressante.
Les ressources des trois pays sont différentes et donc potentiellement complémentaires.
Le Burkina Faso dispose d’importants gisements aurifères mais importe une grande partie de ses hydrocarbures.
Le Mali est également un grand producteur d’or.
Le Niger dispose, lui, de pétrole.
Lors de la rencontre de Ouagadougou, le ministre nigérien des Mines Ousmane Abarchi a évoqué le potentiel pétrolier du Niger et annoncé un projet de nouvelle raffinerie susceptible de servir non seulement son pays mais également les autres États de l’AES.
Si ce projet se matérialise, ses conséquences pourraient être importantes.
Car le carburant est l’un des principaux talons d’Achille des économies enclavées du Sahel.
Une raffinerie nigérienne pour alimenter l’AES ?
Imagine-t-on demain du carburant nigérien approvisionnant plus largement Ouagadougou et Bamako ?
C’est exactement le type de scénario que souhaite permettre l’intégration économique de l’AES.
Le Burkina Faso et le Mali sont des pays enclavés.
Ils dépendent fortement des corridors traversant les pays côtiers pour une partie de leurs approvisionnements.
Une coopération énergétique accrue avec le Niger pourrait donc modifier une partie de cette dépendance.
Cela ne signifie pas que les ports du golfe de Guinée deviendraient inutiles.
Loin de là.
Mais une production et un raffinage régionaux pourraient apporter une source supplémentaire d’approvisionnement.
Dans une zone où les carburants jouent un rôle vital aussi bien pour l’économie que pour la sécurité, ce serait un avantage stratégique considérable.
L’énergie peut devenir la véritable colonne vertébrale de l’AES
Les ministres eux-mêmes l’ont reconnu :
la question énergétique est fondamentale.
Le Burkina Faso souhaite industrialiser son agriculture et transformer davantage ses minerais.
Mais une usine a besoin d’électricité.
Une raffinerie a besoin d’électricité.
Une chaîne frigorifique a besoin d’électricité.
Une économie numérique a besoin d’électricité.
L’industrialisation proclamée par les trois gouvernements restera donc limitée tant que leurs capacités énergétiques resteront insuffisantes.
Les discussions de l’AES portent notamment sur la mutualisation des capacités de production, de transport et de stockage ainsi que sur une meilleure interconnexion des réseaux.
Si cet objectif se concrétise, il pourrait être plus important encore que certaines annonces minières.
Le soleil : la ressource la moins exploitée ?
Dans ce domaine, les trois pays disposent d’un avantage évident.
Le Sahel bénéficie d’un niveau d’ensoleillement parmi les plus élevés au monde.
Or le solaire possède une caractéristique particulièrement intéressante pour l’AES :
il ne dépend pas de gisements situés dans un seul État.
Burkina Faso, Mali et Niger peuvent tous développer de grandes capacités photovoltaïques.
L’intérêt d’un marché énergétique régional serait alors de connecter davantage ces capacités, de mutualiser les réserves et d’améliorer la stabilité des réseaux.
Mais cela nécessite des investissements lourds dans les lignes électriques et les infrastructures de stockage.
La souveraineté énergétique a donc un prix.
Uranium : la grande carte géopolitique du Niger
Le Niger apporte également à l’AES une ressource dont l’importance dépasse largement l’Afrique de l’Ouest :
l’uranium.
Pendant des décennies, le pays a constitué un fournisseur important pour l’industrie nucléaire internationale.
Depuis les changements politiques intervenus à Niamey, la question du contrôle de cette ressource est devenue hautement géopolitique.
L’enjeu dépasse les recettes minières.
L’uranium constitue potentiellement un outil de négociation diplomatique.
Mais il montre également les limites du discours sur la transformation locale.
Contrairement à l’or, l’uranium nécessite des chaînes industrielles extrêmement complexes.
L’AES ne peut donc pas simplement décider de transformer toute cette matière première localement du jour au lendemain.
La souveraineté réelle exigera des compétences, des technologies, des infrastructures et surtout des capitaux.
Le véritable défi : financer la révolution économique
C’est probablement la plus grande faiblesse potentielle du projet AES.
Construire :
des raffineries ;
des centrales électriques ;
des lignes ferroviaires ;
des routes ;
des lignes haute tension ;
des usines métallurgiques ;
des infrastructures pétrolières ;
et des plateformes logistiques
coûte des milliards de dollars.
Or les trois États disposent de ressources budgétaires limitées.
Ils doivent simultanément financer la guerre contre les groupes jihadistes, l’administration, l’éducation, la santé et les infrastructures.
Ils continueront donc à avoir besoin de partenaires extérieurs.
La véritable question ne sera pas :
l’AES peut-elle se passer du reste du monde ?
La réponse est évidemment non.
La question sera plutôt :
peut-elle négocier avec le reste du monde dans de meilleures conditions ?
Russie, Chine, Turquie : de nouveaux partenaires, mais toujours des partenaires
La volonté de réduire l’influence occidentale ne signifie pas l’absence de dépendance extérieure.
La Russie occupe désormais une place croissante dans plusieurs domaines, notamment sécuritaires et miniers.
La Chine demeure incontournable pour les infrastructures et certaines industries extractives africaines.
La Turquie, les pays du Golfe et d’autres puissances cherchent également à accroître leur présence.
Le danger pour l’AES serait simplement de remplacer une dépendance par une autre.
La véritable souveraineté économique ne se mesure pas au drapeau du partenaire étranger.
Elle se mesure à la capacité du pays à négocier :
le transfert de technologie ;
la transformation locale ;
la création d’emplois ;
la formation des ingénieurs ;
la participation nationale au capital ;
et la part des profits réellement conservée dans l’économie locale.
Une politique minière commune peut changer le rapport de force
C’est ici que l’idée d’harmonisation prend tout son sens.
Imaginez trois États voisins appliquant des règles proches.
Une compagnie minière ne pourrait plus aussi facilement utiliser les différences réglementaires entre les pays pour négocier les concessions les plus favorables.
Les États pourraient éventuellement coordonner :
leurs normes fiscales ;
leurs exigences de contenu local ;
leurs politiques de transformation ;
leurs règles environnementales ;
et certains contrats d’infrastructure.
À trois, leur pouvoir de négociation peut être supérieur à celui de chaque pays isolément.
C’est probablement l’un des paris centraux de la stratégie actuelle.
Mais harmoniser trois économies sera beaucoup plus difficile que signer une convention
C’est aussi là que commence la réalité.
Burkina Faso, Mali et Niger possèdent des administrations différentes.
Des réglementations différentes.
Des systèmes énergétiques différents.
Des contrats miniers déjà existants.
Des engagements internationaux différents.
Et surtout des intérêts nationaux qui ne seront pas toujours identiques.
Une raffinerie construite au Mali pourrait concurrencer un projet burkinabè.
Un projet pétrolier nigérien pourrait être plus rentable en exportant vers un marché extérieur qu’en proposant des conditions préférentielles aux partenaires de l’AES.
Les discours de solidarité devront donc un jour affronter les calculs économiques.
C’est le véritable test de toute intégration régionale.
Septembre 2026 : un rendez-vous à surveiller de près
La première Semaine de l’Énergie, des Mines et des Hydrocarbures de l’AES, annoncée du 14 au 19 septembre à Ouagadougou, constituera donc un événement beaucoup plus important qu’un simple salon professionnel.
Elle permettra de voir si les trois gouvernements commencent à présenter :
des projets communs précis ;
des mécanismes de financement ;
des infrastructures transfrontalières ;
des calendriers ;
et éventuellement de nouveaux partenaires.
Autrement dit, le moment où l’on pourra commencer à distinguer les ambitions des projets réellement réalisables.
L’AES joue désormais une partie économique décisive
Depuis sa création, l’Alliance des États du Sahel a surtout attiré l’attention pour ses décisions politiques :
rupture avec la CEDEAO ;
rapprochement avec la Russie ;
départ des troupes françaises ;
coordination militaire ;
affirmation d’une ligne souverainiste.
Mais si l’AES veut survivre durablement, sa réussite ne sera probablement pas déterminée par ces symboles.
Elle sera déterminée par l’économie.
Les populations du Burkina Faso, du Mali et du Niger ne jugeront pas éternellement la Confédération uniquement sur sa capacité à dénoncer l’ancien ordre régional.
Elles voudront savoir si l’AES peut :
faire baisser le coût de l’électricité ;
sécuriser les approvisionnements en carburant ;
créer des emplois ;
transformer l’or localement ;
produire davantage ;
développer les infrastructures ;
et augmenter les revenus des États sans faire fuir les investissements.
C’est là que la bataille devient beaucoup plus difficile.
De la souveraineté proclamée à la souveraineté productive
L’AES possède incontestablement des ressources.
De l’or.
De l’uranium.
Du pétrole.
Du soleil.
Des terres.
Et une population de plusieurs dizaines de millions d’habitants.
Sur le papier, les ingrédients existent.
Mais l’histoire économique montre qu’être riche en ressources naturelles ne garantit absolument pas le développement.
Certains des pays les plus riches en minerais restent parmi les plus pauvres du monde.
La différence se joue dans ce qui se passe après l’extraction.
Qui transforme ?
Qui transporte ?
Qui finance ?
Qui possède les infrastructures ?
Qui fixe les prix ?
Qui maîtrise la technologie ?
Et surtout :
qui conserve la valeur ?
C’est exactement sur ce terrain que l’AES veut désormais mener sa prochaine bataille.
Le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré, le Mali d’Assimi Goïta et le Niger d’Abdourahamane Tiani ont remporté la bataille politique qui consistait à placer la souveraineté économique au centre du débat.
Ils doivent maintenant démontrer qu’ils peuvent transformer ce slogan en un véritable modèle productif.
Car la puissance de l’AES ne se mesurera pas au nombre de discours prononcés à Ouagadougou, Bamako ou Niamey.
Elle se mesurera au nombre de tonnes d’or transformées sur place, aux mégawatts produits, aux litres de carburant raffinés, aux usines construites et aux emplois créés.
Le sous-sol peut rendre l’AES riche.
Mais seule l’industrialisation pourra la rendre réellement puissante.
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