Nigeria–AES : derrière la passe d’armes entre Bola Tinubu et le Burkina Faso, une bataille pour le leadership sécuritaire en Afrique de l’Ouest

Une déclaration de Bola Tinubu sur l’insécurité au Sahel a suffi à provoquer une réaction coordonnée du Burkina Faso, du Mali et du Niger. À Ouagadougou, le représentant diplomatique nigérian a été convoqué après que le président du Nigeria a estimé que la situation sécuritaire dans les trois pays de l’AES aggravait les difficultés de son propre pays. L’incident pourrait sembler secondaire. Il révèle pourtant un problème beaucoup plus profond : alors que les groupes jihadistes franchissent les frontières avec une facilité croissante, Abuja et les États sahéliens restent divisés politiquement au moment même où ils auraient le plus besoin de coopérer.

Aoû 21, 2026 - 20:48
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Nigeria–AES : derrière la passe d’armes entre Bola Tinubu et le Burkina Faso, une bataille pour le leadership sécuritaire en Afrique de l’Ouest

La scène est diplomatique, mais le message est politique.

Le 6 août 2026, le ministre burkinabè des Affaires étrangères, Karamoko Jean Marie Traoré, reçoit à Ouagadougou le chargé d’affaires du Nigeria.

Les représentants diplomatiques du Mali et du Niger sont également présents.

Ce n’est donc pas seulement le Burkina Faso qui parle.

C’est l’AES.

Les trois États veulent protester contre des déclarations du président nigérian Bola Ahmed Tinubu concernant la dégradation de la situation sécuritaire en Afrique de l’Ouest.

Quelques jours auparavant, devant des responsables traditionnels nigérians, Tinubu avait expliqué que certains combattants actifs au Nigeria n’étaient pas nigérians et ajouté que l’insécurité au Mali, au Burkina Faso et au Niger « aggrave » les difficultés sécuritaires de son pays.

Pour Ouagadougou, Bamako et Niamey, cette lecture est insuffisante et injuste.

Mais derrière cette querelle se cache une question beaucoup plus importante :

qui est aujourd’hui responsable de la propagation de l’insécurité en Afrique de l’Ouest ?

La réponse est beaucoup plus complexe que ne le laisse entendre la confrontation diplomatique.

Ce que Bola Tinubu a réellement dit

Le point de départ de la crise mérite d’être précisé.

Bola Tinubu n’a pas affirmé que tous les problèmes sécuritaires du Nigeria venaient du Burkina Faso, du Mali ou du Niger.

Son propos était plus nuancé.

Il expliquait que certains combattants opérant au Nigeria étaient étrangers et que les difficultés sécuritaires rencontrées dans les pays du Sahel venaient compliquer celles du Nigeria.

La distinction est importante.

La formulation pouvait être perçue par les États de l’AES comme une manière de leur faire porter une partie de la responsabilité de l’insécurité nigériane.

Mais elle correspond aussi à une réalité stratégique : les groupes armés ouest-africains travaillent de plus en plus à travers les frontières.

Le problème commence donc lorsqu’un constat sécuritaire devient un problème diplomatique.

La réponse de l’AES : « notre combat protège aussi le Nigeria »

À Ouagadougou, les trois pays ont exprimé leur « profond regret ».

Selon l’Agence d’information du Burkina, Karamoko Jean Marie Traoré a estimé que les déclarations nigérianes ne reflétaient pas correctement les efforts engagés par les pays de l’AES contre le terrorisme.

L’argument du Burkina, du Mali et du Niger peut être résumé ainsi :

les pays du Sahel ne sont pas simplement des exportateurs d’insécurité ; ils constituent également la première ligne de défense contre son expansion vers le sud.

Cette lecture n’est pas dénuée de logique.

Les trois États affrontent directement plusieurs organisations jihadistes puissantes, notamment le JNIM affilié à Al-Qaïda et différents groupes liés à l’État islamique.

Chaque combattant neutralisé au nord du Burkina ou à l’est du Mali est potentiellement un combattant qui ne poursuit pas son expansion vers le Bénin, le Togo, la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Nigeria.

Mais l’inverse est également vrai.

Chaque territoire faiblement contrôlé peut devenir une zone de passage, de recrutement ou de ravitaillement.

C’est précisément ce qui rend cette dispute tellement paradoxale.

Tinubu touche malgré tout à une réalité gênante

Même si l’AES rejette la formulation du président nigérian, le problème transfrontalier est bien réel.

Le JNIM ne pense pas en termes de frontières nationales.

Selon un récent rapport des Nations unies cité par Reuters, l’organisation disposerait de 7 000 à 8 000 combattants et serait active au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Bénin et au Togo.

Ses combattants peuvent être redéployés.

Ses ressources financières peuvent circuler d’un front à un autre.

Ses réseaux de contrebande franchissent les frontières.

Et ses stratégies sont de plus en plus régionales.

Autrement dit, aucun pays ne peut réellement considérer sa guerre comme strictement nationale.

Dans ce contexte, affirmer que l’insécurité du Sahel peut avoir un impact sur le Nigeria n’est pas absurde.

Mais réduire l’insécurité nigériane à cette seule dynamique serait tout aussi trompeur.

Le Nigeria possède sa propre crise sécuritaire

C’est ici que l’argument de l’AES prend du poids.

Le Nigeria souffrait de graves problèmes sécuritaires bien avant la création de l’AES.

Le pays combat Boko Haram depuis plus de quinze ans.

L’État islamique en Afrique de l’Ouest reste actif dans le bassin du lac Tchad.

Les enlèvements contre rançon constituent un phénomène massif dans plusieurs États.

Des groupes criminels armés opèrent dans le nord-ouest.

Des conflits communautaires et fonciers persistent dans le centre du pays.

La criminalité organisée est également profondément enracinée.

Ces phénomènes ont des causes internes multiples :

faiblesse de certaines administrations locales ;

chômage ;

pauvreté ;

trafics ;

corruption ;

rivalités foncières ;

disponibilité des armes ;

et immensité du territoire.

Faire du Burkina Faso, du Mali et du Niger la cause principale de cette situation serait donc historiquement incorrect.

308 otages libérés : le Nigeria reste confronté à une crise massive des enlèvements

La gravité du problème est apparue une nouvelle fois début août.

Le gouvernement nigérian a annoncé la libération de 308 personnes enlevées lors de différentes attaques dans les États de Kwara et du Niger.

Selon la présidence nigériane, les victimes ont été libérées lors d’une opération conjointe menée notamment par le Centre national de lutte contre le terrorisme, l’armée, les services de renseignement et la police.

L’ampleur de l’opération montre que l’insécurité n’est pas marginale.

Mais elle montre également autre chose :

le problème s’étend désormais vers des zones où la distinction entre banditisme, enlèvements criminels et jihadisme peut devenir de plus en plus difficile.

C’est cette évolution qui inquiète Abuja.

Le véritable danger : la connexion entre plusieurs foyers d’insécurité

Le scénario redouté par les gouvernements ouest-africains n’est pas nécessairement une invasion jihadiste spectaculaire venue du Sahel.

Le danger peut être beaucoup plus progressif.

Un réseau jihadiste peut :

établir des contacts avec des groupes criminels locaux ;

acheter du carburant ;

obtenir du renseignement ;

utiliser des circuits de contrebande existants ;

recruter quelques combattants ;

installer des bases temporaires dans des zones forestières ;

puis développer progressivement une présence durable.

C’est ainsi que certains groupes armés ont étendu leur influence vers plusieurs pays côtiers.

Le Nigeria, avec ses vastes espaces frontaliers et ses multiples crises sécuritaires locales, représente donc une cible particulièrement importante.

Le Burkina Faso est devenu un verrou géographique

Pour comprendre la position de Ouagadougou, il faut regarder la carte.

Le Burkina Faso partage des frontières avec :

le Mali ;

le Niger ;

le Bénin ;

le Togo ;

le Ghana ;

et la Côte d’Ivoire.

Le pays constitue donc une véritable charnière entre le Sahel et le golfe de Guinée.

Si les forces burkinabè parviennent à contenir l’expansion jihadiste dans l’est et le sud du pays, elles contribuent indirectement à protéger les États côtiers.

Si elles échouent, les groupes armés disposent de corridors supplémentaires vers le sud.

C’est pourquoi Ibrahim Traoré présente régulièrement la guerre menée au Burkina Faso comme une bataille dépassant l’intérêt national.

Mais le Nigeria est lui aussi indispensable au Sahel

L’AES aurait cependant tort de considérer Abuja comme un acteur périphérique.

Le Nigeria est de très loin la puissance démographique majeure d’Afrique de l’Ouest.

Il dispose :

de la plus grande population de la région ;

de forces armées importantes ;

de services de renseignement expérimentés ;

d’une industrie de défense en développement ;

et d’une influence diplomatique considérable.

Surtout, le Nigeria partage une frontière d’environ 1 500 kilomètres avec le Niger.

Quelles que soient les tensions politiques, le Niger et le Nigeria ne peuvent pas se séparer géographiquement.

Le commerce, les mouvements de populations, les réseaux familiaux et les flux économiques traversent cette frontière depuis des générations.

La sécurité de l’un dépend nécessairement de celle de l’autre.

Le poids de la crise Niger–Nigeria

La relation entre Abuja et l’AES reste également marquée par les événements de 2023.

Après le renversement du président nigérien Mohamed Bazoum, la CEDEAO avait imposé de lourdes sanctions au Niger.

À l’époque, Bola Tinubu présidait l’organisation régionale.

L’hypothèse d’une intervention militaire avait même été publiquement évoquée.

Pour Niamey, cette période demeure un traumatisme politique.

Elle a contribué au rapprochement du Niger avec le Mali et le Burkina Faso et accéléré la création de l’Alliance des États du Sahel.

Les relations ont depuis évolué, mais la confiance n’a jamais été entièrement restaurée.

Chaque déclaration sécuritaire doit donc être comprise dans ce contexte.

La rupture avec la CEDEAO a créé deux blocs politiques

Depuis le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO, l’Afrique de l’Ouest traverse une situation inédite.

D’un côté :

la CEDEAO, dont le Nigeria reste la principale puissance.

De l’autre :

l’AES, qui cherche à construire ses propres institutions.

Les deux ensembles ne sont pourtant pas réellement séparables.

Leurs populations commercent entre elles.

Les routes traversent les frontières.

Les groupes armés aussi.

Cette contradiction risque de devenir l’un des problèmes majeurs de la région.

L’Afrique de l’Ouest possède désormais deux architectures politiques confrontées à une seule menace sécuritaire.

Les jihadistes sont les grands bénéficiaires de la fragmentation régionale

C’est probablement le point le plus important.

Le JNIM n’a aucun intérêt à voir Abuja, Ouagadougou, Bamako et Niamey coopérer efficacement.

Une frontière où les services de renseignement ne communiquent pas suffisamment est une opportunité.

Une rivalité diplomatique est une opportunité.

Des procédures différentes sont une opportunité.

Une coopération militaire interrompue est une opportunité.

Les groupes armés exploitent précisément les espaces situés entre les États.

Plus ces États se méfient les uns des autres, plus ces espaces peuvent s’élargir.

L’argent jihadiste circule lui aussi à l’échelle régionale

La menace ne concerne d’ailleurs pas seulement les combattants.

Un rapport récent de l’ONU, révélé par Reuters, estime qu’une rançon d’environ 50 millions de dollars versée fin 2025 a fortement contribué au financement des opérations du JNIM.

L’argent obtenu au Mali peut financer des opérations ailleurs.

Les trafics peuvent traverser plusieurs pays.

L’or, le bétail, les armes et les carburants suivent des itinéraires régionaux.

Cela signifie que la lutte contre le terrorisme doit nécessairement intégrer :

les services de renseignement financier ;

les douanes ;

la coopération policière ;

le contrôle des mines ;

la surveillance des routes ;

et les échanges d’informations entre États.

Aucune armée nationale ne peut gérer seule l’ensemble du problème.

Le paradoxe de l’AES

L’Alliance des États du Sahel affirme vouloir renforcer la coopération militaire entre ses membres.

Cela répond parfaitement au caractère régional de la menace.

Mais si cette intégration se construit en rupture trop profonde avec les États voisins de la CEDEAO, elle risque de résoudre un problème tout en en créant un autre.

Une coopération parfaite entre Ouagadougou, Bamako et Niamey ne suffira pas si les échanges avec Abuja, Cotonou, Lomé, Accra ou Abidjan deviennent insuffisants.

Le JNIM, lui, n’a pas à choisir entre AES et CEDEAO.

Il opère des deux côtés.

Tinubu a aussi un problème politique intérieur

Il existe enfin une dimension nigériane qu’il ne faut pas négliger.

Bola Tinubu aborde une période électorale importante.

Le Nigeria reste confronté à des difficultés économiques et à de graves problèmes sécuritaires.

Les questions de terrorisme, d’enlèvements et de banditisme constituent donc un enjeu politique majeur pour son gouvernement.

L’Associated Press relève que la sécurité reste l’une des principales sources de mécontentement à l’égard du président nigérian alors que la campagne présidentielle de 2026 s’ouvre.

Dans ce contexte, souligner la dimension transfrontalière de la menace permet également au pouvoir de rappeler qu’une partie du problème échappe au seul contrôle d’Abuja.

Cela ne signifie pas que Tinubu invente cette dimension.

Mais elle possède incontestablement une utilité politique.

L’AES a elle aussi besoin de son récit

Exactement comme Abuja, les gouvernements sahéliens ont un récit à défendre.

Ibrahim Traoré, Assimi Goïta et Abdourahamane Tiani ont construit une grande partie de leur légitimité sur l’idée qu’ils sont en train de reprendre le contrôle de leurs territoires et de bâtir une nouvelle architecture sécuritaire.

Une déclaration laissant entendre que leurs pays sont devenus la source des problèmes sécuritaires de leurs voisins touche donc directement au cœur de ce récit.

La réaction diplomatique ferme de l’AES n’est pas surprenante.

Elle protège une image politique :

celle de trois États qui affirment ne plus subir la guerre mais commencer à reprendre l’initiative.

Mais les faits obligent les deux camps à la nuance

La position la plus réaliste se situe probablement entre les deux narratifs.

Oui, l’insécurité au Sahel facilite la mobilité de certains groupes et peut aggraver les menaces pesant sur le Nigeria.

Mais oui également, le Nigeria possède ses propres foyers de violence profondément enracinés.

Oui, le Burkina Faso, le Mali et le Niger combattent des organisations dont l’expansion menace les États côtiers.

Mais oui également, les groupes jihadistes disposent toujours de capacités importantes dans l’espace AES.

Aucun camp ne peut donc totalement rejeter la responsabilité sur l’autre.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir qui a raison

Pour les populations, cette querelle diplomatique importe probablement beaucoup moins qu’une question très concrète :

les gouvernements sont-ils capables de travailler ensemble pour empêcher l’expansion des groupes armés ?

Cela suppose des mécanismes permanents de coopération.

Échange de listes de suspects.

Renseignement sur les déplacements de combattants.

Contrôle des frontières.

Surveillance des réseaux financiers.

Coordination des opérations militaires.

Sécurisation des axes routiers.

Lutte contre les trafics d’armes.

Suivi des enlèvements.

Et peut-être, à terme, des structures opérationnelles reliant l’AES aux États de la CEDEAO.

L’incident diplomatique peut encore devenir une opportunité

Fait intéressant, la réponse de l’AES n’a pas fermé la porte au dialogue.

Les autorités sahéliennes ont insisté sur la nécessité d’une coopération régionale contre une menace commune.

C’est probablement la partie la plus importante de leur message.

Car si Abuja et Ouagadougou dépassent la polémique, l’incident pourrait permettre de rouvrir une discussion plus sérieuse sur la coordination sécuritaire entre les deux espaces.

L’Afrique de l’Ouest n’a peut-être plus une seule organisation politique.

Mais elle reste un seul espace sécuritaire.

Abuja et Ouagadougou sont condamnés à coopérer

Bola Tinubu et Ibrahim Traoré incarnent aujourd’hui deux orientations politiques très différentes.

Le premier dirige la principale puissance de la CEDEAO.

Le second est devenu l’un des symboles du projet souverainiste de l’AES.

Leurs visions de l’ordre régional divergent.

Mais la géographie se moque de ces divergences.

Le Burkina Faso restera au nord du golfe de Guinée.

Le Niger restera voisin du Nigeria.

Le JNIM continuera d’essayer de profiter des frontières.

Et les trafiquants continueront de chercher les passages où les États coopèrent le moins.

Voilà pourquoi la querelle d’août 2026 est plus importante qu’elle n’en a l’air.

Elle pose un choix stratégique.

L’AES et le Nigeria peuvent continuer à débattre de la responsabilité de l’insécurité.

Ou ils peuvent reconnaître une évidence beaucoup plus inconfortable :

si l’un échoue, les autres paieront aussi le prix.

Et face à des organisations qui pensent déjà à l’échelle de toute l’Afrique de l’Ouest, la prochaine victoire ne viendra peut-être pas du pays possédant l’armée la plus puissante.

Elle viendra de ceux qui réussiront enfin à partager la même carte.

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