Sénégal–Gambie : après la frontière terrestre, Dakar et Banjul unissent leurs forces contre la pêche illégale
Quelques semaines seulement après les tensions provoquées par un incident frontalier terrestre, Sénégalais et Gambiens coopèrent désormais en mer. Les opérations régionales de surveillance des pêches illustrent un autre visage des relations entre Dakar et Banjul : celui d’États contraints de protéger ensemble une ressource stratégique de plus en plus menacée.
La relation entre le Sénégal et la Gambie ne se résume pas aux lignes dessinées sur une carte.
Elle se joue également en mer.
Après les discussions autour de leur frontière terrestre héritée de la colonisation, Dakar et Banjul renforcent parallèlement leur coopération maritime dans un domaine vital pour les économies et les populations de la région : la pêche.
Les opérations conjointes de contrôle menées entre pays de la sous-région illustrent cette nouvelle priorité.
Et derrière les arraisonnements de navires se cache une bataille beaucoup plus importante : empêcher que les ressources halieutiques d’Afrique de l’Ouest soient progressivement épuisées par la pêche illicite, non déclarée et non réglementée.
Le Sénégal renforce sa présence maritime
La Marine sénégalaise dispose ces dernières années de capacités de surveillance renforcées.
Parmi les navires emblématiques figure le Cayor, patrouilleur océanique capable d’intervenir sur de longues distances et de participer aux missions de contrôle des espaces maritimes.
Son rôle est particulièrement stratégique dans une région où les frontières maritimes traversent des zones de pêche très convoitées.
Les contrôles ne sont cependant plus conçus uniquement à l’échelle nationale.
La coopération régionale devient indispensable.
La Gambie, la Guinée-Bissau, le Cap-Vert, la Mauritanie, la Guinée et la Sierra Leone figurent notamment avec le Sénégal parmi les États engagés dans les mécanismes de la Commission sous-régionale des pêches.
En février dernier déjà, une opération baptisée « Espadon » avait permis l’arraisonnement de huit navires soupçonnés de pratiquer la pêche illicite dans les eaux de plusieurs États membres.
Pourquoi les États doivent coopérer
Un navire de pêche ne respecte pas nécessairement les frontières politiques.
Il peut commencer une activité dans les eaux d’un État, couper ses systèmes de localisation ou modifier sa route avant de poursuivre ses opérations dans les eaux d’un pays voisin.
Aucun État ne peut donc lutter efficacement seul contre certaines pratiques.
C’est précisément pourquoi les patrouilles coordonnées, le partage de renseignements et l’harmonisation des contrôles prennent une importance croissante.
L’objectif est de rendre les frontières maritimes moins faciles à exploiter par les opérateurs illégaux.
Une question économique majeure pour le Sénégal
Pour Dakar, le problème est particulièrement sensible.
La pêche fournit des revenus à des dizaines de milliers de familles et soutient toute une chaîne économique : pêcheurs artisanaux, mareyeurs, transporteurs, transformatrices de poissons, restaurateurs et exportateurs.
Mais la raréfaction de certaines espèces nourrit depuis plusieurs années une inquiétude profonde dans les communautés côtières.
Lorsque les captures diminuent, les conséquences sont immédiates.
Les prix peuvent augmenter.
Les revenus des pêcheurs diminuent.
Des emplois disparaissent.
Et certaines communautés deviennent plus vulnérables à l’émigration irrégulière.
La protection des ressources halieutiques est donc simultanément une question économique, alimentaire, sociale et sécuritaire.
Gambie et Sénégal : de la tension à la coopération
Cette coopération maritime prend une dimension particulière après les tensions frontalières de juillet.
Un incident dans la zone de Bulock avait relancé le débat sur le tracé de la frontière terrestre entre les deux pays.
Dakar et Banjul avaient ensuite accéléré les discussions destinées à clarifier la limite commune.
Le contraste avec la coopération maritime est frappant.
Sur terre, les deux voisins ont récemment dû préciser où se terminait le territoire de l’un et où commençait celui de l’autre.
En mer, ils sont obligés de travailler ensemble.
Cette situation rappelle une évidence géographique : aucune confrontation durable entre les deux pays ne serait réellement dans leur intérêt.
La Gambie est presque entièrement entourée par le Sénégal.
Les populations circulent.
Les économies sont interconnectées.
Les enjeux sécuritaires sont communs.
Et les poissons, eux, ne connaissent aucune frontière.
La pêche illégale reste un adversaire difficile
Les opérations d’arraisonnement produisent des résultats visibles.
Mais elles ne suffisent pas.
La lutte contre la pêche INN nécessite aussi des contrôles dans les ports, des systèmes de suivi satellitaire, des inspections régulières et des sanctions suffisamment dissuasives.
Elle exige également de distinguer les différents types d’infractions.
Tous les navires contrôlés ne sont pas nécessairement impliqués dans des opérations de même gravité.
Certains peuvent avoir des problèmes administratifs.
D’autres peuvent pêcher dans des zones interdites.
D’autres encore peuvent utiliser des méthodes ou équipements prohibés.
La transparence sur les infractions constatées et les sanctions prononcées sera donc essentielle pour mesurer réellement l’efficacité des opérations.
Qui profite des ressources maritimes ?
Le sujet pose également une question politiquement sensible.
Même lorsque les licences sont légalement délivrées, les populations côtières demandent de plus en plus souvent si la répartition des ressources est équitable.
Quelle part des captures revient à la consommation locale ?
Quelle part est exportée ?
Combien l’État perçoit-il réellement ?
Les pêcheurs artisanaux sont-ils suffisamment protégés face aux navires industriels ?
Et les accords conclus avec des opérateurs étrangers servent-ils suffisamment les intérêts nationaux ?
La lutte contre la pêche illégale est donc seulement une partie du débat.
L’autre concerne la gestion de la pêche légale elle-même.
Vers une souveraineté maritime régionale ?
Les États ouest-africains disposent ensemble d’un immense potentiel maritime.
Pris séparément, leurs moyens de contrôle restent souvent limités.
La coopération peut changer cette équation.
Un renseignement collecté au Sénégal peut servir à la Gambie.
Une inspection réalisée au Cap-Vert peut révéler un réseau opérant ailleurs.
Un navire identifié dans les eaux bissau-guinéennes peut être suivi dans celles d’un autre pays.
C’est cette logique que les opérations communes cherchent progressivement à institutionnaliser.
Après avoir hérité de frontières souvent dessinées sans eux, les États de la région tentent désormais d’organiser ensemble la protection de leurs espaces maritimes.
Pour le Sénégal et la Gambie, c’est probablement l’un des domaines où la coopération n’est plus simplement souhaitable.
Elle est devenue indispensable.
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