Sénégal : Sonko prend la tête du CEPP, un nouvel instrument pour peser sur l’action de Diomaye ?
L’Assemblée nationale sénégalaise vient de rendre opérationnel son Comité d’évaluation des politiques publiques, avec Ousmane Sonko à sa présidence. Présenté comme un outil de transparence et d’efficacité parlementaire, le CEPP prend une dimension politique particulière depuis la rupture entre l’ancien Premier ministre et Bassirou Diomaye Faye. Jusqu’où ce nouveau mécanisme permettra-t-il au Parlement d’examiner l’action du pouvoir exécutif ?
Le rapport de force entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko vient de gagner une nouvelle dimension institutionnelle.
Le vendredi 21 août 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a installé son Comité d’évaluation des politiques publiques, plus connu sous l’acronyme CEPP.
Et l’homme qui présidera ce nouvel organe n’est autre qu’Ousmane Sonko.
L’ancien Premier ministre, devenu président de l’Assemblée nationale après son départ du gouvernement en mai dernier, ajoute ainsi une nouvelle fonction stratégique à son dispositif parlementaire.
Officiellement, le CEPP n’est pas un instrument politique dirigé contre le gouvernement. Sa vocation est institutionnelle : permettre aux députés d’examiner les résultats des politiques publiques, leur efficacité et leur mise en œuvre.
Mais dans le Sénégal politique de 2026, difficile de dissocier cette nouveauté du contexte explosif qui oppose désormais les deux hommes autrefois réunis sous le slogan « Diomaye moy Sonko ».
Une réforme vieille de dix ans devient enfin opérationnelle
L’évaluation des politiques publiques ne vient pas d’être inventée par Ousmane Sonko.
Cette compétence avait été consacrée dans l’architecture constitutionnelle sénégalaise à la faveur de la révision constitutionnelle de 2016.
Mais l’Assemblée nationale indique que la mise en place actuelle du CEPP permet désormais à cette fonction de devenir pleinement opérationnelle.
Sa mission sera de structurer, conduire et suivre les évaluations parlementaires des politiques publiques.
Le comité comprend notamment le président de l’Assemblée nationale, les présidents des groupes parlementaires, le représentant des députés non-inscrits, les présidents des quatorze commissions permanentes ainsi que plusieurs autres députés et suppléants.
Son bureau est présidé par Ousmane Sonko. Mohamed Sall et Djimo Souaré occupent respectivement les fonctions de premier et deuxième vice-présidents, tandis que Béatrice Germaine Faye et Adama Diallo assurent le secrétariat.
Sur le papier, il s’agit donc d’un organe de travail parlementaire.
Dans les faits, il pourrait devenir beaucoup plus.
Sonko avait promis un Parlement qui contrôle davantage
Depuis son arrivée à la tête de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko répète qu’il souhaite renforcer les capacités de contrôle du Parlement.
Le 30 juin, il expliquait vouloir construire une Assemblée plus transparente, plus accessible et davantage tournée vers les préoccupations des citoyens.
Il annonçait notamment le renforcement du contrôle budgétaire et de l’évaluation des politiques publiques parmi les grands chantiers de l’institution.
L’installation du CEPP constitue donc la traduction concrète de cette ambition.
Mais l’environnement politique a radicalement changé depuis 2024.
À l’époque, Diomaye Faye et Sonko formaient un tandem politique presque indissociable.
Aujourd’hui, Sonko dirige l’Assemblée nationale pendant que Diomaye contrôle l’exécutif.
Du Premier ministre au président de l’Assemblée
Le basculement s’est produit en mai 2026.
Après des divergences de plus en plus visibles entre les deux hommes, Bassirou Diomaye Faye a limogé Ousmane Sonko de son poste de Premier ministre.
Quelques jours plus tard, Sonko retrouvait son mandat de député avant d’être élu président de l’Assemblée nationale le 26 mai 2026, avec 132 voix sur les 133 suffrages exprimés.
Sonko n’a donc pas quitté le cœur du pouvoir.
Il en a changé de centre.
Et surtout, il dispose d’un avantage considérable : le Pastef conserve une majorité extrêmement confortable au Parlement.
Cette situation place le Sénégal dans une configuration politique inhabituelle.
Le président de la République contrôle naturellement l’exécutif, tandis que son ancien Premier ministre dirige un Parlement dominé par le parti qui les avait initialement portés ensemble au pouvoir.
Que pourra réellement faire le CEPP ?
Il faut ici éviter une confusion.
Le CEPP n’est pas une deuxième Cour des comptes et ne possède pas vocation à administrer directement les ministères.
Son rôle est d’évaluer.
Cela peut néanmoins devenir extrêmement puissant.
Une évaluation parlementaire peut porter sur une politique de santé, un programme agricole, une réforme fiscale, les transports, l’emploi des jeunes, les infrastructures ou encore l’utilisation d’importants crédits publics.
Les députés peuvent alors comparer les objectifs affichés aux résultats effectivement obtenus.
Si les évaluations deviennent publiques, documentées et médiatisées, elles peuvent produire une pression considérable sur un gouvernement.
Et c’est précisément là que le contexte Diomaye–Sonko devient incontournable.
Un contre-pouvoir… ou une arme politique ?
Tout dépendra de la manière dont l’institution fonctionnera.
Dans le meilleur scénario, le CEPP pourrait contribuer à installer au Sénégal une véritable culture de l’évaluation.
Les grandes politiques publiques seraient moins souvent jugées sur les discours et davantage sur leurs résultats mesurables.
Pour les contribuables sénégalais, ce serait une avancée importante.
Mais un autre scénario existe.
Le comité pourrait devenir l’un des terrains de confrontation entre le Parlement contrôlé par le Pastef et l’exécutif de Bassirou Diomaye Faye.
Une politique gouvernementale controversée pourrait ainsi être soumise à une évaluation particulièrement sévère.
Un ministre pourrait être politiquement fragilisé par les conclusions du Parlement.
Une promesse présidentielle non tenue pourrait devenir un sujet institutionnel.
Et chaque rapport sensible pourrait alimenter le débat politique.
C’est pourquoi le CEPP sera jugé non seulement sur les politiques qu’il évaluera, mais également sur celles qu’il décidera de ne pas examiner.
Diomaye évalue lui aussi son gouvernement
Le paradoxe est intéressant.
Le président Bassirou Diomaye Faye a lui-même renforcé les mécanismes d’évaluation de l’exécutif.
En mai, il avait annoncé l’organisation de revues de performances gouvernementales tous les quinze jours, afin de suivre davantage l’efficacité de l’action publique.
Il avait également demandé aux ministres d’évaluer les responsables des structures placées sous leur tutelle.
Deux systèmes d’évaluation vont donc désormais coexister.
Celui de la présidence et du gouvernement.
Et celui du Parlement présidé par Sonko.
Leur fonctionnement permettra de mesurer si les institutions sénégalaises sont réellement entrées dans une culture nouvelle de responsabilité publique ou si l’évaluation deviendra un prolongement supplémentaire de la lutte politique.
Une bataille institutionnelle plus subtile
Depuis la rupture entre Diomaye et Sonko, l’attention se concentre souvent sur leurs déclarations, leurs partis et leurs ambitions électorales.
Mais la bataille la plus importante pourrait être beaucoup plus discrète.
Elle se joue dans les institutions.
Assemblée nationale.
Commissions parlementaires.
Contrôle budgétaire.
Révisions constitutionnelles.
Enquêtes.
Et désormais évaluation des politiques publiques.
Ousmane Sonko semble vouloir transformer la présidence de l’Assemblée en véritable centre politique.
Bassirou Diomaye Faye, de son côté, doit démontrer qu’il peut gouverner durablement malgré l’autonomie grandissante de son ancien allié.
Le CEPP ne changera probablement pas à lui seul l’équilibre des pouvoirs.
Mais il offre désormais au Parlement un instrument supplémentaire pour poser une question simple au gouvernement :
Vous aviez promis. Qu’avez-vous réellement obtenu ?
Dans le Sénégal de 2026, cette question pourrait rapidement devenir politique.
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