Université de Lomé : harcèlement sexuel, chantage académique et souffrance psychologique, ces réalités qui interrogent
À l’Université de Lomé, le harcèlement sexuel n’est plus seulement un sujet évoqué à voix basse. Une étude scientifique publiée en 2024, le témoignage public d’une enseignante-chercheuse et les initiatives de sensibilisation de l’établissement révèlent une réalité préoccupante. Derrière les questions de notes, de mémoires, de soutenances et de carrières universitaires se pose une interrogation fondamentale : comment protéger celles et ceux dont l’avenir dépend parfois de personnes détenant une autorité académique ?
L’université devrait être un lieu où les connaissances se transmettent, où les talents s'épanouissent et où les étudiants construisent librement leur avenir. Mais que devient cette promesse lorsqu’une étudiante redoute les avances de celui qui doit évaluer son travail ? Lorsqu'une doctorante craint de compromettre sa soutenance en refusant une proposition déplacée ? Ou lorsqu'une enseignante doit défendre simultanément ses compétences et son droit à travailler sans subir de pressions sexuelles ?
Ces questions ne relèvent pas uniquement de l'imagination.
À l’Université de Lomé, principal établissement public d’enseignement supérieur du Togo, le sujet a fait l'objet de travaux scientifiques et de témoignages publics. Les recherches disponibles décrivent des mécanismes de domination et de dépendance susceptibles de favoriser le harcèlement sexuel, particulièrement lorsque des décisions déterminantes pour l'avenir d'une personne se concentrent entre les mains de quelques responsables.
En mars 2025, l'université elle-même a participé à une conférence consacrée au harcèlement sexuel. Un signe que le problème est pris en considération sur le plan institutionnel.
Reste une question essentielle : au-delà des campagnes de sensibilisation et des engagements annoncés, quels résultats concrets ont été obtenus ?
Une étude scientifique qui met des mots sur une réalité longtemps peu étudiée
En 2024, deux chercheuses, Charlotte Vampo et Koutchoukalo Tchassim, publient dans la revue Éducation et sociétés une étude intitulée Le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur en Afrique subsaharienne francophone : le cas de l’Université de Lomé.
Cette publication, parue dans le numéro 51 de la revue, constitue une référence importante pour comprendre les violences sexistes et sexuelles dans l’environnement universitaire togolais.
Leur travail s'appuie sur des données anthropologiques relatives aux rapports de pouvoir, notamment aux inégalités entre les femmes et les hommes dans l'enseignement supérieur et la recherche.
Les auteures soulignent la banalisation du phénomène et les difficultés qu'il peut représenter pour les parcours des étudiantes et des enseignantes-chercheuses.
L'un des enjeux majeurs tient à la structure même des relations universitaires.
Un enseignant peut intervenir dans l’évaluation d'un étudiant. Un directeur de recherche peut influencer la progression d'une thèse. Un responsable de département peut jouer un rôle dans les possibilités d'avancement ou de participation à certains projets.
Ces fonctions sont légitimes et indispensables au fonctionnement d'une université. Mais lorsque leur exercice manque de transparence ou de garanties suffisantes, elles peuvent aussi créer des situations de vulnérabilité.
Une personne confrontée à des avances non désirées ne doit alors pas seulement gérer ces comportements. Elle peut également craindre leurs conséquences sur son avenir.
L'étude ne permet pas, à elle seule, d'établir combien d'étudiantes ont été victimes de harcèlement à l'Université de Lomé. Elle confirme néanmoins que le phénomène mérite une attention scientifique et institutionnelle particulière.
Le témoignage de la professeure Koutchoukalo Tchassim
L'une des voix les plus importantes dans ce débat est celle de la professeure Koutchoukalo Tchassim, enseignante au département des lettres de l'Université de Lomé et coauteure de l'étude publiée en 2024.
Le 18 mars 2025, elle accorde un entretien au média togolais EkinaMag, dans lequel elle revient publiquement sur son expérience du harcèlement sexuel.
Son témoignage présente un intérêt particulier : il émane d'une universitaire qui connaît les mécanismes de l'institution et qui a elle-même participé à un travail scientifique sur ce sujet.
Dans un autre reportage d'EkinaMag, publié le 2 septembre 2026, elle évoque les souffrances psychologiques liées à son expérience et les pressions auxquelles certaines femmes peuvent être exposées dans leur parcours académique.
« Au départ, j’ai regretté d’avoir choisi de revenir continuer mes études. C’était vraiment un traumatisme. »
Cette déclaration révèle une dimension souvent négligée du harcèlement sexuel : ses conséquences ne disparaissent pas nécessairement lorsque les comportements dénoncés prennent fin.
Une victime peut perdre confiance, éprouver des difficultés à poursuivre ses études, développer une appréhension de certaines rencontres professionnelles ou remettre en question ses choix de carrière.
La professeure Tchassim évoque également des situations de chantage à la validation des travaux universitaires.
Une formule rapportée dans son témoignage résume brutalement ce type de pression :
« Si tu ne veux pas, tu ne vas pas valider. »
Cette phrase, rapportée par l'enseignante pour décrire un mécanisme de contrainte, pose une question particulièrement grave : que peut faire une étudiante lorsque la personne dont elle redoute les avances dispose également d'un pouvoir sur son parcours ?
Il faut préciser que ce témoignage public ne constitue pas une décision judiciaire établissant la responsabilité d'une personne nommément désignée.
Il apporte néanmoins un éclairage direct sur des mécanismes que la recherche scientifique invite à prendre au sérieux.
Quand le pouvoir académique devient un possible instrument de pression
Dans l’imaginaire collectif, le harcèlement sexuel est souvent réduit aux gestes déplacés et aux sollicitations explicites.
La réalité décrite dans les travaux consacrés au milieu universitaire apparaît plus complexe.
Les pressions peuvent être progressives : une attention insistante, des messages répétés, une proposition de rencontre dans un cadre privé, une aide académique qui semble conditionnée à une proximité personnelle.
Dans certaines situations, la frontière entre accompagnement pédagogique et tentative d'emprise peut devenir un véritable enjeu de protection.
Le programme APPRENDRE, soutenu par l'Agence universitaire de la Francophonie, a publié en mars 2026 une analyse consacrée à l'influence du harcèlement sexiste et sexuel sur les carrières universitaires.
En s'appuyant notamment sur les travaux de Charlotte Vampo et de Koutchoukalo Tchassim, cette publication explique comment les décisions informelles, les rapports hiérarchiques et la dépendance professionnelle peuvent exposer certaines femmes à des pressions.
La question ne concerne donc pas exclusivement les étudiantes en licence ou en master.
Les doctorantes, les jeunes chercheuses et les enseignantes peuvent également se trouver dans des relations de dépendance académique ou professionnelle.
Un refus peut alors être vécu avec une double inquiétude : comment mettre fin à une situation non désirée sans compromettre une progression universitaire ?
Ce type de déséquilibre ne permet évidemment pas de soupçonner l'ensemble du corps enseignant. Il souligne plutôt l'importance de mécanismes capables d'empêcher qu'une autorité légitime soit détournée de sa fonction.
Derrière le harcèlement sexuel, des violences psychologiques parfois dévastatrices
Il existe une autre dimension, moins visible, du problème : la souffrance psychologique.
Le harcèlement ne provoque pas uniquement un malaise passager. Lorsqu'il s'accompagne de menaces, de peur des représailles ou de dévalorisation répétée, il peut perturber durablement le rapport d'une personne à ses études ou à son travail.
Les mécanismes évoqués dans les recherches et les témoignages comprennent notamment les tentatives de discrédit, les injures, les rumeurs, l'isolement et la marginalisation professionnelle.
À l'université, ces comportements peuvent avoir des conséquences particulières.
Une étudiante dépend parfois de l'évaluation d'un nombre limité d'enseignants. Une doctorante doit travailler étroitement avec son encadrement. Une jeune chercheuse peut avoir besoin de recommandations ou de soutiens institutionnels pour poursuivre sa carrière.
Lorsque des relations de pouvoir deviennent conflictuelles ou abusives, la crainte de représailles peut décourager toute dénonciation.
Mais une distinction s'impose : le harcèlement psychologique ne se limite pas aux situations comportant une dimension sexuelle.
Humiliations répétées, intimidations, menaces injustifiées, dénigrements ou abus d'autorité peuvent aussi soulever des questions de violence psychologique, selon les faits, leur contexte et leur qualification juridique.
Pour l'Université de Lomé, les sources publiques examinées apportent davantage d'éléments sur les violences sexistes et sexuelles que sur l'ampleur du harcèlement psychologique indépendant de celles-ci.
Ce second volet mérite donc une investigation spécifique, plutôt qu'une généralisation sans preuves.
Mars 2025 : l'Université de Lomé affiche sa volonté de lutter contre le harcèlement
Le 19 mars 2025, l'Université de Lomé et l'ONG Cœur Solidaire organisent une conférence-débat à l'Institut Confucius de l'établissement.
Le thème retenu est explicite : Harcèlement sexuel en milieu universitaire : briser le silence, agir pour l'égalité.
L'événement rassemble notamment des étudiants, des enseignants-chercheurs, des spécialistes et des organisations engagées dans la défense des droits des femmes.
Dans le compte rendu publié deux jours plus tard sur son site officiel, l'université présente cette rencontre comme une contribution à la sensibilisation et à la protection des membres de sa communauté.
Un témoignage d'étudiante relayé lors de la rencontre fait état des effets du harcèlement sur la confiance personnelle et le suivi des cours.
L'institution évoque également des dispositifs d'écoute, d'accompagnement et la possibilité de sanctions contre les comportements dénoncés.
Ces engagements témoignent de l'existence d'une volonté institutionnelle affichée de combattre le phénomène.
Ils appellent cependant une autre forme d'évaluation : celle des résultats.
Combien de plaintes ? Combien de sanctions ? Des réponses encore attendues
C'est probablement l'une des questions les plus importantes de ce dossier.
Une conférence de sensibilisation peut encourager la parole. Une loi peut définir les infractions et leurs sanctions. Un service d'écoute peut permettre à une victime de demander de l'aide.
Mais comment apprécier l'efficacité de ces mesures sans connaître leur bilan ?
Au terme de notre recherche documentaire, aucun bilan public consolidé n'a pu être établi concernant le nombre de signalements de harcèlement sexuel reçus par l'Université de Lomé, les procédures disciplinaires engagées et les sanctions éventuellement prononcées.
Cela ne signifie ni qu'aucune plainte n'a été enregistrée, ni qu'aucune sanction n'a été prise.
Cela signifie que les données nécessaires à une évaluation indépendante n'ont pas été retrouvées dans les sources examinées.
Plusieurs interrogations demeurent donc :
Combien de signalements l'université reçoit-elle chaque année ? Les victimes disposent-elles d'un interlocuteur indépendant des enseignants ou responsables qu'elles pourraient mettre en cause ? Les procédures garantissent-elles la confidentialité ? Existe-t-il des mesures permettant de protéger les étudiants contre d'éventuelles représailles académiques ?
La publication régulière de statistiques anonymisées pourrait contribuer à éclairer le débat sans exposer l'identité des personnes concernées.
Une autre question mérite d'être posée : lorsqu'une étudiante dénonce des faits impliquant une personne appelée à lui attribuer une note ou à participer à sa soutenance, quelles mesures peuvent garantir une évaluation impartiale ?
La crédibilité d'une politique de lutte contre le harcèlement dépend aussi de la possibilité, pour les victimes, de signaler les faits sans mettre leur avenir universitaire en danger.
Le Togo dispose pourtant d'une législation spécifique depuis 2022
Le cadre juridique togolais a connu une évolution importante avec l'adoption de la loi n° 2022-020 du 2 décembre 2022 portant protection des apprenants contre les violences à caractère sexuel.
Cette loi couvre notamment les violences sexuelles dans les établissements d'enseignement et de formation.
Son article 15 définit le harcèlement sexuel en visant notamment l'utilisation répétée de menaces, contraintes, paroles, gestes ou autres moyens pour obtenir des faveurs sexuelles contre la volonté d'un apprenant.
Le texte assimile également au harcèlement certaines pressions graves, même lorsqu'elles ne sont pas répétées.
L'article 16 vise le cyberharcèlement sexuel, tandis que l'article 17 prévoit des sanctions pénales.
Pour le harcèlement sexuel ou le cyberharcèlement sexuel commis contre un apprenant, les peines prévues peuvent atteindre trois à cinq ans d'emprisonnement et une amende de trois à cinq millions de francs CFA, ou l'une de ces peines.
Lorsque les faits sont commis en abusant de l'autorité conférée par une fonction, la loi prévoit des sanctions aggravées pouvant atteindre six à dix ans d'emprisonnement et des amendes plus élevées.
L'existence de ce dispositif juridique constitue un outil important pour la protection des étudiants.
Mais l'efficacité d'une loi ne dépend pas seulement de sa rédaction.
Encore faut-il que les personnes concernées connaissent leurs droits, puissent accéder à des procédures sûres et bénéficient de garanties suffisantes pour dénoncer les violences.
Il revient aux autorités compétentes d'établir les faits, de qualifier juridiquement les comportements et de déterminer les responsabilités.
Pourquoi certaines victimes peuvent-elles préférer se taire ?
Le silence est l'un des défis majeurs évoqués dans les travaux sur les violences sexistes et sexuelles en milieu universitaire.
Une étudiante peut redouter de ne pas être crue. Une doctorante peut craindre pour sa soutenance. Une enseignante peut s'inquiéter des conséquences d'une dénonciation sur ses relations professionnelles.
À ces inquiétudes peuvent s'ajouter la peur de la stigmatisation, le manque de confiance dans les procédures, les pressions de l'entourage et la difficulté de rapporter des faits survenus sans témoins.
Dans de telles conditions, l'absence de plainte ne permet pas, à elle seule, de conclure à l'absence de violence.
Inversement, une accusation ne saurait être considérée comme une preuve suffisante de culpabilité.
Une politique crédible doit donc poursuivre deux objectifs complémentaires : protéger les personnes qui dénoncent des violences et garantir des procédures équitables aux personnes mises en cause.
La qualité d'un dispositif se mesure notamment à son indépendance, à sa confidentialité, à sa transparence et à la capacité de l'établissement à prévenir les représailles.
L'Université de Lomé face à une question de confiance
Le sujet dépasse les seules relations entre enseignants et étudiants.
Il touche à la confiance dans l'institution universitaire.
Les familles qui financent les études de leurs enfants doivent pouvoir croire que les diplômes récompensent le travail, les connaissances et les compétences.
Les étudiants doivent avoir l'assurance que leurs notes ne dépendent pas de faveurs personnelles.
Les enseignants doivent pouvoir exercer leurs responsabilités dans un environnement respectueux, où les règles sont claires et où les dénonciations sont examinées sérieusement.
Quant aux femmes qui souhaitent poursuivre une carrière dans l'enseignement supérieur, elles doivent pouvoir progresser sur la base de leurs qualifications, sans subir de pressions fondées sur leur genre.
Les travaux scientifiques consacrés à l'Université de Lomé montrent que ces enjeux méritent d'être discutés ouvertement.
Les initiatives institutionnelles montrent, de leur côté, que la lutte contre le harcèlement figure désormais dans les préoccupations publiquement exprimées par l'établissement.
Il reste à savoir dans quelle mesure cette mobilisation se traduit par des protections accessibles, des procédures effectives et des résultats mesurables.
Briser le silence ne suffit pas : encore faut-il protéger celles et ceux qui parlent
L'Université de Lomé n'est pas la seule institution confrontée aux défis des violences sexistes et sexuelles dans l'enseignement supérieur. Le phénomène est étudié dans de nombreux pays, et les rapports d'autorité qui structurent les carrières académiques peuvent créer des risques comparables.
Mais cette réalité internationale ne diminue en rien la nécessité d'examiner la situation togolaise.
L'étude publiée en 2024 par Charlotte Vampo et Koutchoukalo Tchassim constitue une alerte scientifique.
Le témoignage public de la professeure Tchassim apporte une dimension humaine à cette problématique.
La conférence organisée en mars 2025 témoigne d'une volonté affichée de sensibilisation au sein de l'établissement.
Et la loi de décembre 2022 offre un cadre juridique permettant de réprimer les comportements constitutifs d'infractions.
Ces avancées ne rendent pas inutile une exigence de transparence. Elles la rendent d'autant plus légitime.
Combien de personnes ont effectivement été accompagnées ? Combien de dossiers ont été examinés ? Quels résultats ont été obtenus ? Et surtout, une personne qui dénonce aujourd'hui des faits de harcèlement peut-elle poursuivre normalement ses études ou sa carrière sans craindre des représailles ?
Les réponses à ces questions permettraient de mieux mesurer le chemin parcouru.
Car le véritable enjeu ne consiste pas seulement à encourager les victimes à parler. Il consiste à construire une université dans laquelle personne n'ait à choisir entre sa dignité et son avenir académique.
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