Bénin : Séfou Fagbohoun est mort — fortune, pouvoir, prison et politique, le parcours mouvementé d’un « baobab » béninois
Séfou Ladékpo Fagbohoun est décédé samedi 22 août 2026 à Adja-Ouèrè, à l’âge de 80 ans. Homme d’affaires devenu acteur politique de premier plan, fondateur du MADEP, trois fois député et figure incontournable du Plateau, il aura traversé plus de trois décennies de vie publique béninoise. Son parcours raconte aussi une époque où affaires, hydrocarbures, partis politiques et rapports de pouvoir étaient étroitement imbriqués. De la puissance économique à l’affaire SONACOP, de la prison au Parlement, jusqu’aux hommages rendus par Romuald Wadagni et Louis Vlavonou, retour sur la trajectoire d’un homme aussi influent que controversé.
Le Bénin vient de perdre l’un des derniers grands personnages de sa génération politique.
Séfou Ladékpo Fagbohoun s’est éteint samedi 22 août 2026 dans sa commune d’origine, Adja-Ouèrè, dans le département du Plateau. Il avait célébré son 80e anniversaire le 26 janvier dernier.
Quelques heures ont suffi pour mesurer la place qu’il occupait encore dans la vie publique.
Louis Vlavonou, vice-président du Sénat et ancien président de l’Assemblée nationale, a annoncé la disparition de celui qu’il considérait comme son mentor. Puis, dimanche 23 août, le président Romuald Wadagni a rendu hommage à une « grande figure de la vie politique, économique et sociale » du Bénin et adressé ses condoléances à sa famille ainsi qu’aux populations d’Adja-Ouèrè et du Plateau.
Mais résumer Séfou Fagbohoun à un ancien député serait passer à côté de l’essentiel.
Son histoire est celle d’un homme qui a accumulé puissance économique, influence politique et implantation locale, avant de connaître la prison puis un retour spectaculaire au Parlement.
Elle raconte également une partie de l’histoire politique du Bénin post-Conférence nationale.
Un homme d’affaires devenu puissance politique
Avant d’être connu comme chef de parti, Séfou Fagbohoun s’était imposé dans le monde des affaires.
Son nom reste particulièrement associé au secteur des hydrocarbures, dans lequel il développa d’importants intérêts économiques.
Il fut notamment président-directeur général de Continentale des Pétroles et Investissements (CPI), entreprise qui se retrouvera plus tard au centre des controverses liées à la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers, la SONACOP.
À une époque où les grands opérateurs économiques jouaient un rôle considérable dans le financement et l’organisation de la vie politique béninoise, Fagbohoun transforma progressivement sa puissance économique en influence électorale.
Son ancrage principal se trouvait dans le département du Plateau.
Adja-Ouèrè était bien davantage que sa commune d’origine.
C’était son bastion.
1997 : naissance du MADEP
En 1997, Séfou Fagbohoun fonde le Mouvement africain pour le développement et le progrès (MADEP).
La formation devient rapidement un acteur important du jeu politique béninois.
Lors des législatives de 1999, le MADEP obtient six sièges. En 2003, il en décroche neuf sur les 83 que comptait alors l’Assemblée nationale. Le parti devient ainsi une composante significative des alliances parlementaires de l’époque.
Cette influence ne repose pas uniquement sur le nombre de députés.
Le MADEP compte dans ses rangs plusieurs personnalités appelées à exercer de hautes responsabilités.
Antoine Kolawolé Idji accède notamment à la présidence de l’Assemblée nationale en 2003, preuve du poids atteint par la formation dans la majorité de l’époque.
Séfou Fagbohoun s’installe ainsi dans une position particulièrement puissante :
homme d’affaires influent d’un côté, chef de parti et faiseur d’alliances de l’autre.
Un allié du système Kérékou
La montée en puissance de Fagbohoun s’effectue notamment durant les années de présidence de Mathieu Kérékou.
Le MADEP appartient alors aux formations capables de soutenir ou d’influencer les majorités présidentielles et parlementaires.
Cette proximité avec le pouvoir contribuera fortement à la stature de son fondateur.
Mais elle alimentera également les critiques lorsque les rapports entre affaires privées et entreprises publiques seront examinés après l’arrivée au pouvoir de Boni Yayi en 2006.
Car c’est à ce moment-là que la trajectoire de Séfou Fagbohoun connaît son retournement le plus spectaculaire.
4 juin 2006 : l’arrestation qui fait basculer son destin
À peine quelques semaines après l’arrivée de Boni Yayi au pouvoir, Séfou Fagbohoun est interpellé.
Le 4 juin 2006, la police procède à son arrestation dans le cadre du dossier de la SONACOP.
Les autorités l’accusent alors d’être impliqué dans des faits présumés de mauvaise gestion et de détournement concernant l’ancienne entreprise publique de distribution de produits pétroliers.
D’autres personnes sont également interpellées, parmi lesquelles Marcellin Fagbohoun, Abakar Kotoko et Joseph Paul Aklé.
La Cour constitutionnelle sera elle-même saisie concernant les conditions de ces interpellations. Une décision du 25 juillet 2006 rapporte notamment les contestations formulées par Séfou Fagbohoun et plusieurs co-requérants sur les circonstances de leur arrestation.
L’affaire devient rapidement l’un des grands dossiers politico-financiers du début du régime Yayi.
L’affaire SONACOP, l’épisode le plus controversé de sa carrière
La SONACOP était autrefois l’un des fleurons du secteur pétrolier béninois.
La privatisation et la gestion de l’entreprise avaient suscité de nombreuses controverses.
Lorsque Séfou Fagbohoun est arrêté, les autorités l’accusent notamment de mauvaise gestion et de détournements liés à cette société.
Mais il est essentiel de distinguer les accusations formulées contre lui d’une condamnation définitive.
Les sources officielles internationales de l’époque parlent bien d’une arrestation et d’une détention pour des faits présumés de mauvaise gestion et de détournement. Elles indiquent également qu’il restera en détention préventive pendant une longue période.
L’affaire marquera durablement son image.
Pour ses adversaires, elle symbolisait les dérives d’une époque où certaines fortunes privées avaient bénéficié d’une proximité excessive avec l’État.
Pour ses partisans, l’arrestation possédait aussi une dimension politique dans le contexte du changement de régime.
Cette dualité suivra longtemps le personnage.
De la prison… au Parlement
C’est ici que l’histoire prend une tournure presque inimaginable.
Séfou Fagbohoun est détenu.
Mais politiquement, il n’est pas mort.
Aux élections législatives de 2007, il parvient à être élu député.
Alors qu’il se trouve encore dans le système carcéral et judiciaire, sa base électorale continue donc de lui accorder suffisamment de soutien pour lui ouvrir les portes de l’Assemblée nationale.
En juin 2008, la Cour suprême ordonne sa mise en liberté provisoire sans caution.
Il est effectivement libéré le 3 juillet 2008.
Quatre jours plus tard, le 7 juillet, il rejoint l’Assemblée nationale en qualité de député.
Difficile d’imaginer symbole plus fort de sa résilience politique.
L’homme arrêté deux ans auparavant revient au cœur d’une institution de la République.
Trois fois député
Séfou Fagbohoun aura finalement siégé au Parlement au titre de trois législatures : la première, la cinquième et la sixième.
Cette longévité témoigne de sa capacité à traverser plusieurs périodes politiques.
La première législature remonte aux débuts du renouveau démocratique.
La cinquième se déroule sous Boni Yayi.
La sixième commence en 2011.
Des contextes très différents dans lesquels son influence change de forme sans disparaître totalement.
Son nom figure d’ailleurs parmi les députés de la sixième législature sous la bannière de l’Union fait la Nation.
Du MADEP à l’Union fait la Nation
Comme beaucoup de formations politiques béninoises de cette période, le MADEP entre progressivement dans des logiques d’alliance.
Le parti rejoint notamment l’Union fait la Nation, vaste regroupement politique qui tente de constituer un contrepoids au pouvoir de Boni Yayi.
Ce mouvement illustre bien la capacité de Fagbohoun à modifier ses alliances en fonction des rapports de force.
Ancien allié important du système Kérékou, adversaire confronté au pouvoir Yayi après son arrestation, il devient ensuite acteur d’une opposition structurée.
La politique béninoise de cette période est mouvante.
Fagbohoun également.
Puis le rapprochement avec le Bloc Républicain
Avec l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir et la réforme du système partisan, une nouvelle période commence.
Les anciens partis et coalitions doivent progressivement s’adapter à une architecture politique organisée autour de formations beaucoup plus larges.
Séfou Fagbohoun se rapproche alors du Bloc Républicain, parti dirigé par Abdoulaye Bio Tchané et appartenant à la mouvance de Patrice Talon.
Pour certains observateurs, ce rapprochement constitue un changement important compte tenu de son parcours antérieur.
Pour Fagbohoun, il peut également être lu comme une manifestation de son pragmatisme politique.
Au fil des décennies, sa priorité semble avoir été autant la préservation de son influence locale que l’appartenance permanente à un camp idéologique figé.
Adja-Ouèrè : son véritable royaume politique
Pour comprendre Fagbohoun, il faut revenir au Plateau.
Son influence y dépassait largement les périodes électorales.
Actions sociales.
Réseaux locaux.
Appui à différentes communautés.
Relations avec les autorités traditionnelles et religieuses.
Influence familiale.
Le nom Fagbohoun est progressivement devenu une institution politique locale.
Quelques mois encore avant sa mort, des responsables politiques continuaient à venir lui présenter leurs civilités.
Fin décembre 2025, Louis Vlavonou lui rend ainsi visite dans le cadre d’une tournée de proximité précédant les élections de janvier 2026.
L’image est révélatrice.
Même à 80 ans et alors qu’il n’était plus au premier plan des combats nationaux, Fagbohoun restait un homme que l’on venait consulter.
Une influence qui devient familiale
Son héritage politique ne s’arrête d’ailleurs pas à sa propre carrière.
Son épouse, Albertine Assikidana, siège à l’Assemblée nationale depuis la dixième législature.
Sa fille Karamatou Fagbohoun a, elle aussi, exercé d’importantes responsabilités politiques locales, notamment à la tête de la mairie d’Adja-Ouèrè avant de quitter le Bloc Républicain en 2022 en critiquant son fonctionnement interne.
Le phénomène est courant dans de nombreuses démocraties africaines : lorsque la carrière d’un patriarche politique ralentit, son réseau peut perdurer à travers des proches.
La disparition de Séfou Fagbohoun pose donc désormais une question très concrète :
qui héritera de son poids politique dans le Plateau ?
Louis Vlavonou perd son « mentor »
La réaction de Louis Vlavonou est particulièrement révélatrice de l’influence de Fagbohoun sur une génération entière de responsables politiques.
Vlavonou a lui-même participé à la construction du MADEP avant de poursuivre sa carrière politique dans d’autres formations.
Après l’annonce du décès, il parle de Séfou Fagbohoun comme de son « mentor ».
Aujourd’hui vice-président du nouveau Sénat, Vlavonou appartient aux personnalités qui ont traversé plusieurs grandes recompositions du système partisan béninois.
Son hommage rappelle que Fagbohoun n’était pas seulement un chef de parti.
Il était aussi un formateur de réseaux politiques.
Wadagni rend hommage au « Patriarche »
Dimanche matin, c’est le sommet de l’État qui réagit.
Romuald Wadagni dit avoir appris avec « une profonde tristesse » la disparition de Séfou Fagbohoun.
Le président béninois salue une figure de la vie politique, économique et sociale et adresse ses condoléances à sa famille, ses proches ainsi qu’aux populations d’Adja-Ouèrè et du Plateau.
Cette réaction possède une dimension institutionnelle.
Mais elle dit aussi quelque chose du statut atteint par Fagbohoun.
Il était devenu l’un de ces responsables que l’on qualifie volontiers de patriarche, au-delà des clivages partisans du moment.
Son parcours reflète une époque particulière du capitalisme politique béninois
C’est peut-être ici que son histoire devient la plus intéressante.
La carrière de Séfou Fagbohoun représente une époque où l’écart entre puissance économique et puissance politique pouvait être très faible.
Un grand entrepreneur pouvait :
financer un parti ;
construire un réseau local ;
présenter des candidats ;
négocier des alliances ;
peser sur les majorités parlementaires ;
et devenir lui-même député.
Cette configuration n’était évidemment pas propre au Bénin.
Elle a marqué une partie importante de l’histoire politique de nombreux États africains durant les décennies de libéralisation économique et de démocratisation.
Fagbohoun en fut l’une des expressions béninoises les plus visibles.
Fortune et générosité : une autre facette de son image
Dans sa région, ses partisans insistent également sur ses actions sociales et caritatives.
À l’occasion de son 80e anniversaire en janvier 2026, plusieurs hommages ont notamment insisté sur ses contributions aux communautés religieuses et son soutien à différentes œuvres sociales.
Cette philanthropie participait aussi à la construction de son influence.
Dans des territoires où l’État n’est pas toujours capable de répondre immédiatement à toutes les demandes sociales, les grands opérateurs économiques peuvent acquérir une légitimité considérable en finançant infrastructures, communautés ou besoins individuels.
La générosité et le pouvoir politique peuvent alors se renforcer mutuellement.
Mais l’affaire SONACOP restera attachée à son nom
Un hommage journalistique ne peut cependant effacer les controverses.
L’affaire SONACOP fait partie intégrante du parcours de Séfou Fagbohoun.
Son arrestation en 2006.
Ses deux années de détention.
Les accusations de mauvaise gestion et de détournement.
La bataille judiciaire autour de son interpellation.
Puis sa libération provisoire en 2008.
Tout cela appartient à son histoire publique.
Il serait donc aussi réducteur de ne retenir que cette affaire que de l’ignorer complètement.
C’est justement la combinaison de ces épisodes qui rend le personnage intéressant.
Ni héros parfait, ni simple symbole des scandales du passé
Les figures politiques qui traversent trois décennies sont rarement faciles à résumer.
Séfou Fagbohoun ne l’est pas.
Pour certains, il restera un bienfaiteur, un patriarche et un acteur du développement de sa région.
Pour d’autres, son nom restera associé aux relations troubles entre argent, pouvoir et gestion des entreprises publiques.
Pour les historiens politiques, son parcours représente surtout un matériau précieux pour comprendre le Bénin des années 1990 et 2000.
Un temps où les partis étaient nombreux.
Les alliances extrêmement mobiles.
Les grands opérateurs économiques directement impliqués dans la vie politique.
Et où les rapports entre affaires et pouvoir structuraient une partie importante du jeu électoral.
Qui héritera maintenant du « système Fagbohoun » ?
Sa disparition ouvre désormais une bataille plus discrète.
Pas nécessairement une bataille officielle.
Mais une bataille d’influence.
Qui pourra conserver son électorat ?
Son épouse ?
Sa fille ?
D’anciens cadres du MADEP ?
Le Bloc Républicain ?
L’Union Progressiste le Renouveau ?
D’autres acteurs locaux ?
La mort d’un leader de cette importance peut provoquer une recomposition durable dans son territoire.
Les prochains scrutins et repositionnements politiques dans le Plateau permettront de mesurer l’étendue réelle de l’héritage qu’il laisse derrière lui.
Un « baobab » tombe, une page politique se ferme
Le terme « baobab » est souvent utilisé avec facilité lorsqu’un ancien responsable africain disparaît.
Dans le cas de Séfou Fagbohoun, l’image prend néanmoins tout son sens.
Il appartenait à une génération politique construite dans les premières années du renouveau démocratique béninois.
Il a connu Mathieu Kérékou.
Boni Yayi.
Patrice Talon.
Et les premiers mois de la présidence de Romuald Wadagni.
Il aura été entrepreneur.
Chef de parti.
Député.
Prisonnier.
Puis à nouveau parlementaire.
Allié du pouvoir.
Opposant.
Et finalement patriarche consulté par ceux qui lui avaient succédé.
Peu de trajectoires résument aussi bien les contradictions de la politique béninoise des trente dernières années.
Séfou Fagbohoun est mort.
Mais son histoire ne disparaît pas avec lui.
Elle appartient désormais à celle du Bénin.
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