Togo : l’arrestation de deux reporters français dans le Nord ravive les tensions autour de la liberté de la presse et de la sécurité
Deux ressortissants français travaillant sur un projet documentaire ont été arrêtés dans le nord du Togo avant d’être placés en détention à Lomé. L’affaire, révélée par le journal togolais L’Alternative, intervient dans un contexte particulièrement sensible, marqué par la menace djihadiste dans la région des Savanes, les interrogations sur la présence de forces étrangères et des relations politiques complexes entre Lomé et Paris.
Deux reporters français, Gaël Mocaër et Sébastien Perez-Pezzani, ont été arrêtés au cours de la deuxième semaine d’août dans le nord du Togo, avant d’être transférés vers Lomé. Selon les informations publiées le 18 août 2026 par le journal togolais L’Alternative, les deux hommes ont ensuite été inculpés par la justice togolaise et placés sous mandat de dépôt.
Les deux Français seraient au Togo dans le cadre d’un tournage documentaire. Les circonstances précises de leur arrestation et les qualifications juridiques finalement retenues à leur encontre restent cependant entourées d’incertitudes.
De l’espionnage à une affaire de visa ?
Selon plusieurs informations relayées autour de l’affaire, les autorités togolaises auraient initialement soupçonné les deux reporters d’activités d’« espionnage ». Cette qualification aurait ensuite été abandonnée, aucune preuve compromettante n’ayant, selon leurs soutiens, été découverte dans leur matériel.
Le différend porterait désormais notamment sur les conditions d’obtention de leur visa et la nature réelle des activités qu’ils avaient déclaré vouloir mener au Togo.
À ce stade, aucun document judiciaire public permettant de connaître précisément l’ensemble des charges retenues n’a cependant pu être consulté. Il convient donc de distinguer les éléments établis — leur arrestation et leur placement en détention rapportés par plusieurs sources — des accusations ou interprétations qui restent à confirmer officiellement.
Le rôle de Ferdinand Ayité au cœur des interrogations
L’affaire prend une dimension beaucoup plus politique depuis les révélations de L’Alternative. Le journal affirme que les autorités togolaises chercheraient à utiliser la détention des deux Français comme moyen de pression sur Paris afin d'obtenir l’extradition de Ferdinand Ayité, fondateur et directeur de publication du journal.
Selon L’Alternative, la libération des reporters pourrait ainsi être liée au sort du journaliste togolais installé en France.
Cette affirmation est particulièrement sensible et n’a pas, à ce jour, fait l’objet d’une confirmation officielle des autorités françaises ou togolaises.
Ferdinand Ayité est depuis plusieurs années l’une des voix les plus critiques du pouvoir togolais. Directeur de L’Alternative, il a lui-même été arrêté et poursuivi au Togo avant de quitter le pays. Son engagement lui a notamment valu le Prix international de la liberté de la presse du Committee to Protect Journalists en 2023.
Son journal avait également cessé de paraître pendant plusieurs mois avant de reprendre ses activités depuis Paris avec le soutien de Reporters sans frontières.
Si l’hypothèse d’une négociation impliquant Ferdinand Ayité devait être confirmée, l’affaire dépasserait largement le cadre d’un simple différend judiciaire pour devenir un véritable dossier diplomatique entre Lomé et Paris.
Pourquoi le nord du Togo est-il devenu si sensible ?
L’endroit où les deux Français ont été arrêtés est loin d’être anodin.
Depuis plusieurs années, le nord du Togo, et particulièrement la région des Savanes, est confronté aux conséquences de la progression des groupes armés opérant dans le Sahel et au Burkina Faso voisin.
Cette situation a conduit les autorités togolaises à renforcer considérablement leur dispositif sécuritaire dans la région et à imposer des restrictions particulières dans certaines zones.
À cette menace djihadiste s’ajoute depuis quelques semaines une autre controverse : celle de la présence présumée de personnels militaires ou paramilitaires étrangers dans le nord du pays.
En juillet 2026, plusieurs partis d’opposition et organisations de la société civile togolaise ont demandé des explications aux autorités concernant la présence supposée de membres de l’Africa Corps russe ainsi que de personnels liés à la société militaire privée turque SADAT. TV5MONDE a notamment rapporté cette polémique.
Des analyses spécialisées considèrent également que des personnels liés à l’Africa Corps russe auraient été déployés au Togo en 2026 dans le cadre du rapprochement sécuritaire entre Lomé et Moscou.
Concernant SADAT et d’éventuelles forces turques, la prudence reste toutefois nécessaire. Plusieurs organisations togolaises évoquent leur présence, mais les effectifs, les lieux exacts de déploiement et leurs missions n’ont pas été officiellement détaillés par les autorités togolaises.
La société SADAT fait depuis plusieurs années l’objet d’interrogations sur ses activités en Afrique et particulièrement au Sahel. Son rôle supposé auprès de plusieurs gouvernements de la région a notamment été documenté dans le contexte du Niger.
Dans ces conditions, la présence de journalistes étrangers munis de drones et de matériel de tournage dans le nord du Togo peut être considérée par les services de sécurité comme extrêmement sensible.
Cette réalité sécuritaire ne permet cependant pas, à elle seule, de déterminer si les poursuites engagées contre les deux Français sont juridiquement fondées.
Une affaire à la frontière entre sécurité, diplomatie et liberté de la presse
L’arrestation de Gaël Mocaër et Sébastien Perez-Pezzani pose désormais plusieurs questions.
La première concerne la nature exacte de leur travail au Togo et les éventuelles règles administratives qu’ils auraient enfreintes.
La deuxième porte sur les conditions de leur arrestation, les charges retenues contre eux et les garanties procédurales dont ils bénéficient.
La troisième, beaucoup plus politique, concerne les affirmations de L’Alternative selon lesquelles leur détention pourrait être utilisée dans le cadre du dossier Ferdinand Ayité.
Enfin, l’affaire remet en lumière une problématique plus large : jusqu’où un État confronté à une véritable menace sécuritaire peut-il restreindre le travail des journalistes dans les régions sensibles ?
Dans le contexte sahélien actuel, cette question dépasse largement le seul cas togolais.
Un dossier susceptible d’embarrasser Paris et Lomé
Pour les autorités françaises, l’affaire est délicate. Toute détention prolongée de ressortissants français travaillant pour une production destinée à un média public pourrait entraîner une mobilisation diplomatique plus visible.
Pour Lomé, le risque est différent.
Si l’affaire devait être perçue comme une tentative d’intimidation de journalistes étrangers ou comme un instrument destiné à obtenir des concessions politiques de la France, elle pourrait attirer davantage l’attention internationale sur la situation de la liberté de la presse et des droits civiques au Togo.
À l’inverse, si les autorités togolaises disposent d’éléments démontrant que les deux reporters ont délibérément dissimulé leurs activités ou enfreint les restrictions applicables dans une zone militaire sensible, elles devront les rendre suffisamment transparents pour dissiper les accusations de détention politique.
Une affaire encore loin d’être éclaircie
Au 18 août 2026, plusieurs éléments restent donc à établir avec certitude.
L’arrestation et la détention des deux ressortissants français sont désormais largement rapportées. En revanche, les accusations initiales d’espionnage, les charges judiciaires définitives ainsi que l’existence d’une éventuelle demande d’extradition de Ferdinand Ayité en contrepartie de leur libération doivent encore être confirmées par des sources officielles indépendantes.
Cette affaire mérite d’autant plus d’être suivie qu’elle se trouve au croisement de trois évolutions importantes pour le Togo : l’aggravation de la menace sécuritaire dans le Nord, la diversification des partenariats militaires de Lomé et les tensions persistantes autour de la liberté de la presse.
Les prochains jours devraient permettre de déterminer si l’arrestation des deux Français restera une affaire judiciaire liée aux règles de tournage dans une zone sensible ou si elle prendra l’ampleur d’une nouvelle crise diplomatique entre le Togo et la France.
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