Togo : Faure Gnassingbé a changé de Constitution, pas de pouvoir

Président du Togo pendant vingt ans, Faure Gnassingbé n'est officiellement plus chef de l'État depuis mai 2025. Pourtant, il demeure l'homme fort du pays. Une nouvelle Constitution a transformé le régime présidentiel en régime parlementaire et transféré l'essentiel du pouvoir exécutif vers une nouvelle fonction : celle de Président du Conseil, occupée par… Faure Gnassingbé. Réforme institutionnelle nécessaire pour les uns, « coup d'État constitutionnel » pour ses adversaires : derrière les changements de titres se pose une question fondamentale. Le Togo a-t-il véritablement changé de régime, ou simplement changé la manière dont Faure Gnassingbé exerce le pouvoir ?

Aoû 21, 2026 - 19:36
Mis à jour: 2 heures plutôt
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Togo : Faure Gnassingbé a changé de Constitution, pas de pouvoir
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Un président qui n'est plus président

Depuis le 3 mai 2025, Faure Gnassingbé n'est officiellement plus président de la République togolaise.

Cette phrase pourrait, à elle seule, donner l'impression qu'une époque s'est achevée.

Après vingt années passées à la tête de l'État, celui qui avait succédé à son père Gnassingbé Eyadéma en 2005 aurait finalement quitté la présidence.

Mais la réalité institutionnelle est tout autre.

Faure Gnassingbé n'a pas quitté le pouvoir.

Il en occupe désormais le poste le plus important.

Le 3 mai 2025, il est devenu le premier Président du Conseil de la Ve République togolaise, conformément à la nouvelle Constitution promulguée le 6 mai 2024. Dans ce nouveau régime parlementaire, le Président du Conseil est le véritable chef de l'exécutif.

Le président de la République, Jean-Lucien Savi de Tové, exerce désormais une fonction largement honorifique.

Faure Gnassingbé, lui, dirige le gouvernement, détermine et conduit la politique de la nation, préside le Conseil des ministres et exerce l'autorité sur les forces armées et de sécurité. La Présidence du Conseil confirme elle-même l'étendue de ces prérogatives.

Autrement dit, le titre a changé. Le centre du pouvoir, beaucoup moins.

Pour comprendre 2025, il faut revenir à 1967

Le cas togolais ne peut être analysé sans prendre en compte la durée exceptionnelle du système politique construit autour de la famille Gnassingbé.

En 1967, Gnassingbé Eyadéma prend le pouvoir à la suite d'un coup d'État militaire.

Il dirige ensuite le Togo pendant près de trente-huit ans, jusqu'à sa mort en février 2005.

Son fils Faure Gnassingbé lui succède cette même année dans un contexte particulièrement tendu.

Depuis lors, il a remporté les présidentielles de 2005, 2010, 2015 et 2020.

Cela signifie qu'en 2026, la famille Gnassingbé domine la vie politique togolaise depuis près de six décennies, et Faure personnellement depuis plus de vingt ans. Reuters rappelle que son père avait pris le pouvoir lors du coup d'État de 1967 avant que Faure ne lui succède en 2005.

Cette longévité est essentielle pour comprendre pourquoi la réforme constitutionnelle de 2024 a provoqué une telle méfiance chez ses adversaires.

Avril 2024 : le changement qui bouleverse les règles du jeu

En 2024, le Togo modifie profondément son organisation institutionnelle.

Le pays abandonne le régime présidentiel pour adopter un régime parlementaire.

Dans l'ancien système, le président de la République était élu au suffrage universel direct.

Dans le nouveau, le président de la République est élu par le Parlement réuni en Congrès et exerce des fonctions beaucoup moins puissantes.

L'essentiel de l'exécutif bascule vers le Président du Conseil.

Et c'est là que la réforme devient politiquement explosive.

Car cette fonction revient au chef du parti disposant de la majorité à l'Assemblée nationale.

La Constitution prévoit ainsi que le chef du parti majoritaire — ou de la coalition majoritaire — devient Président du Conseil.

La question n'est donc plus seulement :

« Qui gagnera l'élection présidentielle ? »

Elle devient :

« Qui contrôlera l'Assemblée nationale ? »

Et cette modification intervient dans un pays où le parti de Faure Gnassingbé possède déjà une domination électorale et institutionnelle considérable.

108 députés sur 113 : la clé du nouveau système

Les élections législatives du 29 avril 2024 donnent à l'Union pour la République, l'UNIR, une victoire écrasante.

Le parti de Faure Gnassingbé remporte 108 des 113 sièges de l'Assemblée nationale.

L'ensemble de l'opposition se partage seulement cinq sièges.

Ces résultats sont confirmés par la Cour constitutionnelle et correspondent également aux données de l'Union interparlementaire.

Cette victoire change tout.

Dans le nouveau système parlementaire, contrôler l'Assemblée signifie contrôler le mécanisme conduisant à la fonction de Président du Conseil.

Faure Gnassingbé, chef de l'UNIR, se trouve donc en position idéale.

Le 3 mai 2025, l'Assemblée officialise sa désignation.

Quelques heures plus tard, il prête serment.

L'ancien président de la République devient Président du Conseil.

Le passage de la IVe à la Ve République est achevé.

Mais l'homme qui dirige effectivement le pays reste le même.

L'opposition parle de « coup d'État constitutionnel »

Pour les autorités togolaises, cette réforme marque une modernisation des institutions et le passage vers un régime parlementaire davantage fondé sur la représentation nationale.

La Présidence du Conseil présente la Ve République comme un approfondissement de la démocratie participative et d'une gouvernance reposant davantage sur la responsabilité du gouvernement devant le Parlement.

L'opposition propose une lecture radicalement différente.

Dès 2024, plusieurs partis et organisations de la société civile dénoncent une manœuvre permettant à Faure Gnassingbé de prolonger son maintien au pouvoir.

Des opposants parlent de « coup d'État constitutionnel ».

Leur raisonnement est simple : au moment où le président arrivait vers la fin de son mandat, les règles ont été profondément modifiées, la présidence a perdu ses principales prérogatives et celles-ci ont été transférées vers une fonction accessible au chef de la majorité parlementaire.

Or cette majorité est très largement contrôlée par l'UNIR.

Reuters rapporte que le nouveau poste de Président du Conseil ne comporte pas de limite fixe de mandats comparable à celle traditionnellement appliquée à une présidence, ce qui nourrit les accusations selon lesquelles Faure Gnassingbé pourrait rester durablement à la tête de l'exécutif.

C'est probablement le cœur du débat togolais.

Une réforme peut être constitutionnellement régulière tout en produisant un avantage politique considérable pour celui qui contrôle déjà les institutions.

Jean-Lucien Savi de Tové : un président qui ne gouverne plus

La nouvelle architecture institutionnelle présente une particularité importante.

Le Togo possède toujours un président de la République.

Il s'agit de Jean-Lucien Savi de Tové, élu le 3 mai 2025 par le Parlement réuni en Congrès.

Ancienne figure de l'opposition, il occupe désormais la fonction de chef de l'État.

Mais contrairement aux présidents togolais des décennies précédentes, il n'est plus le principal détenteur du pouvoir exécutif.

C'est Faure Gnassingbé qui dirige réellement l'action gouvernementale.

Cette situation crée une distinction essentielle entre deux notions souvent confondues :

le chef de l'État et le détenteur effectif du pouvoir exécutif.

Dans le Togo de la Ve République, ces deux fonctions sont désormais séparées.

Et c'est la seconde qui est la plus importante politiquement.

Une domination qui dépasse désormais le Parlement

La puissance de l'UNIR ne s'arrête pas à l'Assemblée nationale.

Lors des élections municipales du 17 juillet 2025, le parti remporte 1 150 sièges sur 1 527, soit environ 75 % des sièges de conseillers municipaux.

La Cour suprême confirme ces résultats définitifs en août 2025.

L'UNIR dispose donc d'une implantation qui traverse plusieurs niveaux du système politique :

Assemblée nationale, Sénat, collectivités locales et gouvernement.

Cette domination institutionnelle représente l'une des grandes forces du système Gnassingbé.

Elle signifie également que l'enjeu démocratique togolais ne se limite plus à une future élection présidentielle.

La véritable bataille politique se situe désormais dans la capacité des forces d'opposition à conquérir suffisamment de sièges au Parlement pour remettre en cause la majorité qui permet au Président du Conseil de gouverner.

C'est un changement majeur.

Juin 2025 : la rue rappelle que la réforme ne fait pas consensus

Quelques semaines seulement après l'installation du nouveau système, des manifestations éclatent à Lomé.

Les revendications dépassent la seule question constitutionnelle.

Les manifestants dénoncent également la vie chère, la situation économique et ce qu'ils considèrent comme une répression croissante de la dissidence.

Les manifestations des 5 et 6 juin 2025 donnent lieu à de nombreuses arrestations.

Selon Amnesty International, au moins 81 manifestants sont arrêtés durant ces deux journées. Le procureur annonce ensuite la libération de 56 d'entre eux. Plusieurs personnes affirment avoir subi des mauvais traitements ou des actes de torture en détention.

Une nouvelle vague de protestations intervient à la fin du mois.

Entre le 26 et le 30 juin, Amnesty recueille des témoignages faisant état d'un usage excessif de la force et de mauvais traitements.

Des organisations de la société civile annoncent alors la découverte de sept corps dans des étendues d'eau à Lomé.

Les autorités togolaises déclarent pour leur part que les personnes retrouvées mortes se sont noyées et annoncent des investigations. Amnesty souligne qu'aucune information publique suffisante sur l'avancement de certaines enquêtes n'était disponible dans son bilan 2025.

Ces événements montrent que le nouveau régime n'a pas mis fin à la contestation politique.

Le défi des libertés publiques

C'est probablement sur la question des libertés que le bilan politique de Faure Gnassingbé reste le plus contesté.

Amnesty International décrit pour 2025 un environnement marqué par des restrictions de la liberté d'expression, des interdictions de manifestations, des détentions de personnes critiques du gouvernement et des suspensions de médias.

La question reste d'actualité en 2026.

En août, la détention au Togo de deux documentaristes français et de leur collaborateur togolais provoque notamment l'intervention de Reporters sans frontières. Les autorités affirment que les procédures nécessaires à leur activité journalistique n'avaient pas été respectées, tandis que RSF conteste cette version et demande leur libération.

Pour le pouvoir, les restrictions sont régulièrement justifiées par des impératifs d'ordre public, de réglementation ou de sécurité.

Pour ses critiques, elles contribuent à réduire l'espace dans lequel une opposition politique, médiatique ou citoyenne peut réellement s'organiser.

Ce débat est d'autant plus important que le nord du Togo fait face à une menace sécuritaire réelle provenant du Sahel.

La lutte contre les groupes armés offre au gouvernement une justification sécuritaire légitime dans certaines zones.

Mais elle pose également une question classique dans les régimes confrontés au terrorisme :

où s'arrête la sécurité nationale et où commence la restriction de la contestation politique ?

À l'extérieur, Faure Gnassingbé devient incontournable

Il serait cependant réducteur de comprendre le pouvoir de Faure Gnassingbé uniquement à travers la politique intérieure.

Sa stratégie repose aussi sur une diplomatie particulièrement active.

Le Togo cherche depuis plusieurs années à apparaître comme un pays de dialogue, capable de parler aussi bien avec les gouvernements occidentaux qu'avec les nouveaux pouvoirs militaires du Sahel.

Lomé entretient des relations avec les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger sans rompre avec les partenaires traditionnels du pays.

Cette position lui offre une utilité diplomatique particulière dans une Afrique de l'Ouest profondément divisée.

Faure Gnassingbé a également reçu un mandat continental important.

En avril 2025, l'Union africaine l'a choisi comme médiateur dans la crise entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Ce rôle s'est poursuivi en 2026, l'Union africaine confirmant encore en janvier et en juin sa participation aux mécanismes de médiation sur le conflit dans l'est de la RDC.

Cette diplomatie produit un effet politique important.

À l'intérieur du pays, Faure Gnassingbé est fortement contesté par ses adversaires.

À l'extérieur, il reste considéré comme un interlocuteur utile par de nombreux dirigeants et institutions internationales.

C'est l'un des paradoxes de son pouvoir.

La stabilité : principal argument du système

Les défenseurs du pouvoir disposent néanmoins d'un argument qu'il serait une erreur d'ignorer : la stabilité.

Comparé au Mali, au Burkina Faso, au Niger ou à d'autres États confrontés à des ruptures institutionnelles majeures, le Togo a conservé une continuité de l'administration et des institutions.

Le pays poursuit également une stratégie visant à faire de Lomé une plateforme logistique, portuaire, financière et diplomatique de premier plan en Afrique de l'Ouest.

Pour une partie de la population et des milieux économiques, cette stabilité représente un avantage concret.

Et c'est probablement l'un des secrets de la longévité du système.

Faure Gnassingbé ne se présente pas comme un dirigeant révolutionnaire.

Son pouvoir repose davantage sur la continuité, le contrôle institutionnel, les réseaux politiques, la stabilité administrative et une diplomatie pragmatique.

Mais cette stabilité pose une question fondamentale :

peut-elle durablement remplacer l'alternance ?

Le vrai changement aurait été de quitter le pouvoir

C'est ici que le cas togolais devient particulièrement intéressant pour comprendre l'évolution politique de l'Afrique contemporaine.

Pendant longtemps, le débat sur la longévité des dirigeants africains s'est concentré sur les modifications constitutionnelles permettant d'obtenir un troisième mandat.

Le Togo offre désormais un modèle différent.

Il n'était pas nécessaire de simplement prolonger une présidence.

Il était possible de modifier la nature même du régime.

La fonction présidentielle a été affaiblie.

Une nouvelle fonction exécutive dominante a été créée.

Le mode d'accès au véritable pouvoir a été déplacé vers la majorité parlementaire.

Puis le dirigeant en place est passé de l'ancienne fonction à la nouvelle.

C'est politiquement beaucoup plus sophistiqué qu'une simple suppression de la limitation des mandats.

Et c'est précisément pour cette raison que le cas Faure Gnassingbé mérite une attention particulière bien au-delà des frontières togolaises.

Faure n'est pas Eyadéma — mais le système familial demeure

Il serait également simpliste de considérer Faure Gnassingbé comme une simple reproduction de son père.

Les méthodes, les discours, la diplomatie et l'environnement international ont profondément changé.

Faure Gnassingbé gouverne dans une Afrique beaucoup plus connectée, où les réseaux sociaux, les organisations régionales, la société civile et une jeunesse politiquement plus expressive compliquent le fonctionnement des anciens systèmes autoritaires.

Son style est également moins martial que celui de Gnassingbé Eyadéma.

Mais derrière ces différences subsiste un fait difficile à contourner :

depuis 1967, le sommet du pouvoir togolais n'a jamais durablement échappé à la famille Gnassingbé.

La Ve République n'a pas rompu cette continuité.

Elle lui a donné une nouvelle forme juridique.

Le prochain test sera parlementaire

La grande conséquence de la réforme est peut-être encore sous-estimée.

À l'avenir, le scrutin déterminant pour le pouvoir au Togo n'est plus nécessairement l'élection présidentielle.

Ce sont les élections législatives.

Tant que l'UNIR conserve une majorité massive à l'Assemblée nationale et que Faure Gnassingbé reste à la tête de cette majorité, son contrôle de l'exécutif apparaît particulièrement solide.

Pour qu'une véritable alternance se produise dans le cadre du nouveau système, l'opposition devra réussir ce qu'elle n'est pas parvenue à faire en 2024 :

faire perdre sa majorité parlementaire à l'UNIR.

C'est désormais là que se situe la clé institutionnelle du pouvoir.

Analyse Oganews : la transformation plutôt que l'alternance

Le Togo n'est pas resté institutionnellement immobile.

La Constitution a changé.

Le régime présidentiel a disparu.

Une Ve République est née.

Un nouveau président de la République a été élu.

Un Sénat a été installé.

Et une nouvelle fonction de Président du Conseil dirige aujourd'hui l'exécutif.

Il serait donc incorrect d'affirmer que rien n'a changé.

Beaucoup de choses ont changé.

Mais une chose essentielle demeure :

Faure Gnassingbé reste au sommet du pouvoir.

C'est précisément ce qui rend son cas singulier.

Son système n'a pas cherché à préserver exactement les mêmes institutions.

Il les a transformées.

La question qui se pose désormais aux Togolais n'est donc plus seulement de savoir combien de mandats Faure Gnassingbé peut exercer.

Elle est plus profonde :

dans un régime où la fonction qui concentre le véritable pouvoir dépend du contrôle de la majorité parlementaire, quelles conditions permettraient réellement une alternance ?

La réponse déterminera la nature de la Ve République togolaise.

Si le nouveau système permet un jour à une autre majorité d'accéder effectivement au gouvernement, la réforme pourra être considérée comme l'ouverture d'une nouvelle culture parlementaire.

Si, au contraire, elle permet essentiellement de prolonger sans limite clairement définie un pouvoir installé depuis plusieurs décennies, les critiques qui parlent aujourd'hui de « coup d'État constitutionnel » trouveront dans le temps leur argument le plus puissant.

Faure Gnassingbé a déjà réussi une opération politique remarquable :

quitter la présidence sans quitter le pouvoir.

Reste maintenant à savoir si la Ve République togolaise sera capable, un jour, d'organiser ce que le pays n'a pratiquement jamais connu depuis 1967 :

une véritable alternance au sommet de l'État.


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